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Sonic Youth / Domaine privé John Lennon

Cité de la Musique (Paris)
jeudi 27 octobre 2005

Une fois de plus (jamais la fois de trop), l’infatigable jeunesse sonique new-yorkaise foulait les planches de la plus belle ville du monde (© Bertrand Delanoë), dans la plus rock’n’roll région du monde (© Jean-Paul Huchon). L’excuse ce coup-ci était une expo-hommage au scarabée refroidi John Lennon, organisée par Yoko « talk to my lawyer » Ono. Cela signifie que Sonic Youth était invité plus comme un représentant majeur de la scène avant-gardiste new-yorkaise, au même titre que Johnoko Lennono, artiste conceptuel, plutôt que comme représentant de ce qu’un quatuor de musiciens peut faire comme avancées dans la musique populaire, au même titre que John Lennon, co-créateur des Beatles. Cette parenthèse close, l’excuse, bonne ou mauvaise, n’a finalement qu’un intérêt : nous offrir un autre set ravageur des (étonnamment) plus en plus jusqu’au boutistes Sonic Youth.

La salle en impose, temple de la musique contemporaine finalement bien adapté aux déflagrations sonores et aux nappes de larsens du quintet (Jim O’Rourke, j’y reviens) ; le public, comme d’habitude en dehors des concerts de festival du groupe, est un mix de fans hardcore à l’attitude et aux frusques très « Do It Yourself » et d’esthètes raffinés qui ne dépareilleraient pas dans des expos avant-gardistes new-yorkaises. Alors qu’un grand écran surplombant la scène est animé par des effets vidéos et que la salle continue à papoter, une première décharge électrique rappelle tout le monde à l’ordre. L’air de rien, entre deux roadies qui vérifiaient le matos, Jim O’Rourke décide de s’amuser avec un jack et une guitare. C’est en fait bel et bien l’ouverture des hostilités. Alors que le membre honorifique du groupe s’amuse à (dé)régler nos oreilles, Thurston Moore entre en scène et fait ce qu’il fait de mieux : il crash-teste les amplis à la guitare (bien que le mot guitare, quand l’instrument est entre ses mains, semble un peu réducteur). Au tour de Lee Ranaldo de s’introduire discrètement sur le côté de la scène pour, ça change un peu, bricoler un clavier/sampler… A chaque apparition d’un nouveau membre du groupe, les applaudissements fusent, mais il est évident que tout le monde avait gardé des décibels en réserve pour la dernière sur la liste : Kim Gordon, toujours fascinante, à mi-chemin entre la petite fille en nuisette et la magicienne vengeresse.

C’est parti pour un set qui, parmi des morceaux récents, enregistrés en compagnie de O’Rourke (promis j’y reviens), comportera beaucoup de piqûres de rappel sur le parcours quasi sans-faute du groupe depuis 20 ans, avec mentions spéciales à Sister et Daydream Nation, et omission des (soi-disant) opus les plus commerciaux, Goo et Dirty. Le groupe n’en finit pas d’éblouir par sa précision dans le chaos. On dit de certains groupes qu’il faut extraire les pépites du magma. Sonic Youth fait mieux, ils fabriquent du magma de première qualité (Moore et Gordon), dans lequel un troisième larron planque des diamants ciselés (Ranaldo). L’artisan joaillier s’appuie sur un apprenti talentueux, mélodiste raffiné (O’Rourke) venu là pour étendre son champ d’expertise et devenir, qui sait, un futur maître Yoda des larsens. D’ailleurs, sa formation arrive à sa fin et ce concert semblerait être son dernier avec son maître, et tout semble indiquer qu’il a très bien étudié son sujet avant de revenir à des projets plus personnels. A surveiller donc. Pendant que tous ces maîtres du feu suent sang et eau à leur ouvrage, le dernier larron achève de fusionner le tout en rythmant les coulées de lave incandescentes à coup de baguettes telluriques (Shelley). Ils sont venus, ils ont (con)vaincu une fois de plus.

Le set principal sera serré (1 heure) et le dernier tiers de ce set sera l’hommage à Lennon à proprement parler : tout d’abord une reprise d’un morceau solo du Beatle (Isolation), avec un Ranaldo au chant qui démontre qu’il a aussi une voix magnifique pour les chansons plus conventionnelles, épaulé par Jim O’Rourke au clavier… Okay, si comme moi vous n’êtes pas fan de la carrière solo de Lennon, cela peut paraître fadasse… Ce serait sans compter sur Moore qui dès le second couplet déchire la bluette à coup de larsens ravageurs qui finissent par convaincre du potentiel émotionnel du morceau original. Cette reprise sera suivie de nappes sonores pendant les 20 minutes nécessaires à la projection d’un des travaux vidéos de Lennon et Ono (Two Virgins), 20 minutes durant lesquelles Sonic Youth nous rappellera qu’ils sont décidément doués pour la musique contemporaine. Des illustrateurs sonores de luxe.


John Lennon - Unfinished Music
Exposition organisée à la Cité de la Musique (Paris)
du 20/10/05 au 25/06/06

Après un au revoir convenu, et comme c’est souvent le cas avec eux, le rappel constituera la véritable déflagration atomique du groupe. Kool Thing tout d’abord, durant lequel Kim Gordon, débarrassée de son encombrante basse, pourra se lancer dans une danse endiablée au travers de la scène et se permettra d’improviser un peu ses paroles pour les actualiser au cours de son dialogue avec le fameux Kool Thing : alors qu’elle dénonce la « white male corporate oppression », elle nous demande ce que l’on compte faire à propos de (pèle mêle), Puff Daddy, Britney Spears et… GEORGE BUSH !!! Ce qui fera lâcher sa guitare pour un court instant à Ranaldo afin que, toujours arc-bouté sur son instrument, il puisse tendre deux doigts rageurs vers le ciel pour montrer son mépris de son président. Gratuit certes, mais toujours jouissif. Le groupe s’éclipse une nouvelle fois mais les vrais fans ne sont pas dupes : ils n’ont pas encore joué Teenage Riot. Ce qui sera chose faite pour conclure les rappels, longuement, avec tous les effets possibles (escalade d’amplis pour frotter sa guitare là où la main de l’homme n’a jamais posé le pied), torture de jacks, lâchers d’amplis sur le sol, cris primaux, jeters divers sur les toms de batterie, découpage de l’air à coup de guitares pour produire les meilleurs larsens… le paradis sur terre) !

A noter, pour les apprentis bruitistes défaitistes : ces monstres sont finalement humains et capables de se planter. La soirée, sous cet angle, ne fut pas à l’avantage de Ranaldo qui profitera d’un break pour essayer de retrouver le riff de Catholic Block (permettant à Moore de demander au public sur un ton humoristique « Pouvez-vous deviner ce que l’on va jouer après ? ») pour finalement ne pas arriver à suivre et à obliger le groupe à reprendre depuis le début. Puis ce furent les paroles du morceau de Lennon qu’il ponctuera de « Oops » quand il s’y perdait… Vous voyez, ils ne sont pas parfaits… Vous pouvez y arriver aussi. Dans la même catégorie (imprévus et impondérables), il est très intéressant de noter qu’il y’eut quelques larsens involontaires qui pour le coup faisaient vraiment tâches, démontrant que les larsens du groupe sont vraiment maîtrisés et ne sont pas là par hasard.

Les spectateurs du premier rang ont été très actifs, ils ont pu jouer de la guitare de Lee Ranaldo (qu’il leur laissa caresser bien gentiment pendant un morceau), ils purent caresser l’épaisse chevelure de Thurston Moore et lui piquer ses sangles, ils purent finalement empoigner et hurler dans le micro de Kim Gordon… Gageons qu’ils ne se laveront pas les mains avant longtemps…. Gageons que nous ne nous laverons pas les oreilles avant longtemps.


www.sonicyouth.com
www.cite-musique.fr

auteur : Danger Mo - danger_mo@foutraque.com
chronique publiée le 28/10/2005

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