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Mylène Farmer

Palais Omnisports de Paris Bercy (Paris)
samedi 21 janvier 2006

Après 6 longues années de silence, Mylène Farmer sort de sa retraite pour une tournée sobrement intitulée « Avant que l’ombre ». Cette série de 13 représentations diffère significativement de l’explosif Mylenium Tour, où costumes et chorégraphies étaient taillés sur mesure pour chaque chanson, tels des masques vénitiens qui couvrent de leur splendeur l’essence de ceux qui les portent. Au contraire ici, la chanteuse semble s’être libérée du fard qui l’éblouissait, et nous revient désormais, à presque 45 ans, plus épanouie que jamais.

Que l’on ne s’y trompe pas. Mylène Farmer et son pygmalion Boutonnat ont peaufiné à l’extrême le storyboard de ce spectacle magistral, tout en surprises et rebondissements. Certains pourront regretter l’exubérance – presque la débauche - des moyens déployés par cette artiste d’ordinaire si discrète, paradoxalement aussi rarement médiatisée que fanatiquement médiatique. Ceux-la n’hésiteront pas à qualifier cet étonnant spectacle de simple show à l’américaine, avec les connotations dépréciatives que cela implique. Pourtant, là où Madonna sombre dans la vulgarité la plus triviale, la rousse sulfureuse sait conserver une provocante ingénuité et une subtilité artistique qui la préservent des travers du métier. Il n’est qu’à voir l’univers dans lequel elle évolue, mélange de romantisme, de mysticisme, de visions torturées, de fascination pour la mort et d’autres angoisses existentielles. « Avant que l’ombre » ne fait pas exception à la règle.

En guise de première partie, un intrigant film d’art et d’essai japonais dénonçant les horreurs de la guerre et les séquelles de la bombe atomique. Le public de Bercy, qui sait les sollicitudes de son idole, apprécie d’abord cette troublante invitation, puis se lasse de cet essai initiatique assez obscur. Les 13.000 spectateurs sont avant tout venus pour celle qu’ils appellent pudiquement « Mylène ». Soudain retentit un gong magistral, et s’ouvre alors la lourde porte qui scelle hermétiquement les éléments du décor farmerien. Après s’être savamment fait attendre, la chanteuse fait, comme à son habitude une apparition théâtrale des plus inattendues. Alors que tous les regards sont tournés vers la scène principale, c’est d’un ciel rouge et brumeux que descend l’ange roux, délicatement étendu dans une capsule de verre qui vient se poser sur la gigantesque scène en forme de Croix de Malte, disposée de part en part de la fosse, et reliée à la scène principale par une passerelle amovible que cinq hommes vêtus de noir aideront le tombeau doré à franchir. La symbolique religieuse, convoquée d’emblée, viendra ensuite se fondre avec les éléments récurrents du mystère Mylène, dans un subtil entrelacs de suggestions sexy, de provocations ambiguës, mais aussi de troublantes évocations personnelles. Que d’interrogations suscite en effet ce bout de femme qui n’hésite pas à se mettre littéralement à nu en public mais dont on ignore finalement presque tout !

Sur l’inaugural et très entraînant Peut-être toi, c’est une artiste résolument sereine dans sa robe à franges et ses hautes guêtres, qui électrise la salle. Chorégraphie dynamique, cheveux mi-longs en bataille, Mylène Farmer paraît très à l’aise, et dégage un sentiment d’assurance qu’on ne lui connaissait pas. XXL et California mènent logiquement au très attendu Sans contrefaçon, où la chanteuse, sexy en diable, se pose en meneuse de revue et mène ses petits soldats de plomb – une troupe de danseuses new yorkaises- à la baguette. Confiante, communicative, elle égrène les traits d’un art qu’elle maîtrise à la perfection : la provocation. Il n’est qu’à voir la légèreté de ses élégantes tenues, l’aguicheuse chorégraphie de Porno Graphique (sic) ou le texte de Q.I, au contenu éminemment explicite. Et que dire de L’amour n’est rien, où l’exubérante rousse déclare innocemment à une foule largement masculine que « l’amour c’est rien quand c’est politiquement correct (...), quand tout est sexuellement correct (…) [moi] sans la langue sans sexe [je] m’exsangue ».

En contrepoint de libertinages volages exhibés en pleine lumière, on retrouve la face plus sombre de la protégée de Laurent Boutonnat. Telle le héros dual de Stevenson, Mylène joue avec les facettes d’un prisme dont elle donne parfois l’impression de ne pas être totalement maîtresse. De sa voix si haut perchée, elle s’adresse directement à des interlocuteurs d’un autre monde sur Ange parle-moi, Rêver ou Avant que l’ombre, qui viendra clore la soirée sur une ultime interrogation. La personnification de la Mélancolie sur le titre éponyme (Je t’aime mélancolie) n’est pas sans rappeler la thématique des poètes maudits, où noirceur baudelairienne et romantisme déçu de Chateaubriand s’immiscent dans des moments de douloureuses introspections, de doute torturé, qui semblent toutefois aujourd’hui définitivement releguées dans le passé. Curieusement, c’est avec Désenchantée et Ainsi-soit je – sur lequel coulent inexorablement quelques sincères et émouvantes larmes- que le lien avec le public semble le plus fort, puisque des milliers de chœurs s’élèvent alors dans une étrange communion avec une idole quasi déifiée et pourtant si délicatement humaine.

Entre ces deux extrêmes, Mylène mène d’une main de maître un spectacle sans faille, calibré à la perfection. Les « classiques » alternent habilement avec les nouvelles compositions- notamment le superbe Les rues de Londres. Du chandelier-nacelle aux jeux d’éclairages qui parcourent la salle, des puissants danseurs flamenco à la magie du rideau d’eau qui se referme sur la chanteuse lors du final, la mise en scène ne souffre aucune faiblesse, et bénéficie d’une théâtralité qui décuple l’intensité dramatique de l’ensemble. Tout juste pourrait-on regretter des chorégraphies un peu moins travaillées que de coutume, mais cette apparente négligence fait gagner en efficacité la présence de l’artiste. Les quelques deux heures de rencontre avec la troublante chanteuse constituent un face à face à la charge émotionnelle rare. Le paradoxe Farmer réside bien là, dans la force fragile d’une femme dont les textes tantôt sulfureux, tantôt suppliants, se sont peu à peu apaisés à mesure qu’ils venaient à maturation. La tournée qui s’achève prouve, s’il en était encore besoin, que l’ex-libertine un peu garçonne, « de nature innocente manie d’une main experte une nature décidément fort changeante ». Gréco sensuelle sur Déshabillez-moi, ange déchu dans Désenchantée, héroïne de Virginia Woolf ou encore muse facétieuse, elle joue tous ces rôles à la fois, et brouille les cartes d’un mystère qui restera pour nous insondable. D’ailleurs, comme elle le dit elle-même, Mylène s’en fout. Fuck them all.


www.mylenefarmerbercy2006.com
www.mylene.net

auteur : Perrine Vallet - perrinevallet_(at)_hotmail.com
chronique publiée le 08/02/2006

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