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Baby Shambles

Le Bataclan (Paris)
mardi 11 avril 2006

Il y a des semaines, à Paris, où les concerts excitants se font rares. Et puis il y a des soirs où on aimerait se dédoubler (voire plus), car évidemment tout tombe en même temps. Ce mardi 11 avril il y avait donc Morrissey à l’Olympia, Baby Shambles au Bataclan, les excellents This is the Kit / Morning Star au Pop In et, pour ne rien gâcher, Lyon-Marseille à la TV. Après plusieurs volte-faces et tentatives de contournement par les ailes (avec parfois des tirages de maillots), mon choix était fait: Pete Doherty et Morrissey renvoyés dos à dos, je m’étais décidé pour la soirée folk-rock au Pop In. Mais voilà : en arrivant dans le bar, l’album des Baby Shambles passe dans les enceintes. Et ces chansons plutôt décevantes lors de la découverte de l’album sur le web, ces A’rebours, The 32nd of December, Pipedown, 8 dead boys, se révèlent ce soir-là d’une fraîcheur addictive : est-ce ce cette voix ébréchée, sur le fil, dénuée d’âge (d’ailleurs Pete chante parfois comme un bébé), se laissant porter par les flux et reflux d’une existence chaotique, une voix qui ne se préoccupe jamais de bien chanter mais touche souvent juste -ça doit rappeler des souvenirs à Morrissey du temps des Smiths- ? Ou ces mélodies étrangement enjouées, aux trajectoires titubantes, alternant faux plats et montées de sève, où la mélancolie a vite fait de devenir jubilation et de nous donner envie –au moins- de sortir de chez nous ? En tout cas, ce soir-là, ces chansons donnent bien envie d’aller faire un tour au Bataclan, qui est à deux pas (en marchant vite) du Pop In. Ce que je fais illico. Le concert est complet mais, au bout de 30 minutes, je réussis à gratter in extremis une invitation, en prenant mon meilleur air d’épagneul. J’entre dans la salle assez content de mon coup, il est 21h15, la 1ère partie vient de finir.

Mais Pete Doherty est introuvable, sans qu’on sache très bien pourquoi, un peu comme d’habitude. 21h30, 22h… Dans la salle les fans sont à fond : il faut entendre la clameur déclenchée par un roadie quand il joue les premières notes d’A’rebours. Une ambiance surchauffée qui se tend progressivement alors que l’heure avance et que l’exaspération gagne l’atmosphère enfumée du Bataclan. Débuts de bagarres dans la fosse en ébullition, qui provoquent des mouvements de foule ; les filles tombent (dans les pommes) les unes après les autres... Les clameurs font place à des vagues de huées, de plus en plus vives. A 22h55, on a eu l’occasion d’entendre déjà deux fois l’album Radio Ethiopia du Patti Smith Band passer dans la sono (la première fois c’était mieux…). C’est alors qu’arrive au micro quelqu’un, sous les huées éparses, sans doute pour annoncer l’annulation du concert (à cette heure…). Mais non, cette généreuse personne aura juste servi de fusible pour l’arrivée du non moins généreux Pete Doherty, qui daigne finalement nous honorer de sa présence liquéfiée par l’alcool. Visiblement attaché à conforter son statut de petit con en chef du rock anglais (qu’il ne viendrait pourtant à l’idée de personne de lui contester), Pete Doherty se pointe sur scène avec son sac de voyage en bandoulière, en titubant (il faut bien), pour nous jouer une horrible mélodie au melodica, devant une forêt de majeurs pointés vers lui. Minable, mais le pire est que tout ça reste cohérent avec la mythologie du bonhomme (Fuck Forever, et oui !).

Pourtant, après de premières minutes dans le flou, le concert se met peu à peu en branle. Les ébauches mélodiques esquissées par la guitare de Doherty prennent doucement forme : au départ une mélodie vacillante, puis quelque chose s’enclenche, une oscillation arrive, souvent soutenue par une rythmique reggae. On a l’impression de voir naître en direct ces embryons de mélodies, qui se développent progressivement jusqu’à nous faire hocher la tête, avant de s’évanouir tout aussi rapidement… puis éventuellement de réapparaître brusquement, car Pete Doherty n’aime rien tant qu’arrêter une chanson pour la relancer juste après. En tout cas, une chose frappe : alors que son ancien pote Carl Barât fait (déjà !) le vieux sur un album de rock kilométré à la pochette moche, Pete Doherty, avec son mode de vie qu’on peut trouver pathétique, excitant, ridicule ou marrant, a su conserver cette fraîcheur qui fait tellement défaut à bien des pilleurs de tombes actuels. Doherty, lui, ne s’est pas acheté de fantasmes de rock noir sous vide comme beaucoup aujourd’hui, et préfère vivre son attirance pour le glauque en direct du caniveau: cela rend ses chansons sémillantes d’autant plus inespérées, et lui confère une place étrange et nouvelle sur la cartographie du rock, réconciliant de façon improbable Morrissey et l’autodestruction punk.

Un concert d’un ex-Libertines, c’est aussi un moyen de se rendre compte à quel point les Libertines, en dépit d’une imagerie parfois un peu clinquante, étaient un grand groupe. Time For Heroes a ainsi déjà des allures de légende, toujours aussi touchante et jouissive. Pourtant, le fossé entre nouvelles compositions et chansons estampillées Libs est loin d’être aussi marqué qu’au concert des Dirty Pretty Things : on ira même jusqu’à dire que les chansons des Baby Shambles, même si parfois moins marquantes que celles des Libertines (la faute à la guitare virevoltante de Carl Barât, peut-être ?), sont dans le même esprit, à la fois mélancoliques et survoltées. Exemple, ce Killamangiro, avec sa montée grisante, euphorique comme un gosse qui court annoncer à ses amis sa dernière bêtise. Une chanson tout à fait à l’image de ce concert qui en dépit -ou grâce à- ses approximations, nous a fait nous sentir plus vivants que 2h auparavant.


www.babyshambles.net
www.myspace.com/wearebabyshambles

auteur : Guillaume - guillaume@foutraque.com
chronique publiée le 06/05/2006

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