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Daniel Lanois

Elysée Montmartre (Paris)
vendredi 24 octobre 2003

Dans un demi-Elysée Montmartre coupé en largeur par un rideau, le concert commence, devant trois petites centaines de personnes. Et ça part très mal. Daniel Lanois, T-shirt et pantalon charbon, coiffé d’un bonnet de laine au ras des sourcils, fait tourner un riff moite sur sa Gibson. Brian Blade, noyé dans ses fûts, et le bassiste Daryl Johnson, jogging blanc et casquette à l’envers, se calent en dilettante. Le chant s’extraie d’un brouet sans forme. Groove imprécis, mélodie inexistante. Il faut attendre le couplet pour reconnaître, aux paroles, The maker. Et puis ça décolle.

Pendant ces deux heures, le trio va atteindre des sommets. A moins de ne connaître que Jolie Louise, le tube inattendu du premier album, en 1989, il faut reconnaître que c’est un peu risqué d’aller voir ce que donne le producteur Daniel Lanois sur scène, tant ses travaux pour les autres (Peter Gabriel, U2, Dylan, Emmylou Harris, Chris Whitley), mais aussi pour lui (trois albums) le font passer pour un sorcier de studio. Les productions Lanois, mélange de sons du Delta et des nappes de synthés, de guitares superposées et d’harmonies noyées d’écho, ce sont des heures et des heures minutieuses de collages et de nuits blanches devant la console. Alors, recréer cela sur scène…

Daniel Lanois va montrer qu’à trois, parfois à deux (beaucoup de morceaux sans la basse), et avec une seule guitare à la fois, c’est possible. Sans même jouer la facilité, en choisissant par exemple les morceaux qui s’y prêtent le mieux. Le groupe se montre volontiers expérimental, capable de reprendre ces titres instrumentaux à la pedal-steel du dernier album, Shine (sorti ce printemps) avec la même puissance d’évocation. Ou l’Elysée Montmartre transformé en autoroute déserte mouillée de pluie tandis que vous fixez, hypnotisé, la ligne discontinue dans la lumière des phares.

Preuve supplémentaire de ces audaces, la reprise de May this be love (Jimi Hendrix), que le producteur avait arrangé pour Emmylou Harris sur l’album Wrecking ball (1995). Cette version est bel et bien la sienne, avec ou sans Emmylou.

Pour le reste, le concert fait une large place au dernier album. Trois morceaux du premier, Acadie, se glisseront dans la play-list. The maker, donc, et les deux chansons "acadiennes", mêlant français et anglais, Under the stormy sky et l’inévitable Jolie Louise. Epatante version pour cette dernière : Lanois seul à la guitare réduite à l’essentiel, les basses en ponctuation. Claquements de mains du public garantis.

C’est un autre enseignement de ce concert : l’incroyable richesse du jeu de guitare du producteur. Pas d’échappée solo virevoltante, houlà, non ! mais une rare aptitude à habiller un refrain, une attaque de mot, à appeler une relance de la batterie. Lanois épuise toutes les possibilités de brosser six cordes avec une inventivité et une originalité assez désarmante. Pour un peu, on ne ferait pas gaffe…

Surtout que l’autre grande révélation se situe à gauche de la scène. Ce batteur noir discret et chétif, sweat beige passé de mode sur chemise de papy à col pelle à tarte, donne à la musique de Lanois ce murmure tribal qui fait taper du pied toute la salle. Un jeu ample, élastique, laissant à la musique l’espace pour se déployer, tel que Lanois a su l’acclimater chez U2, avec les résultats que l’on sait. Brian Blade fait chanter son instrument. Il a joué avec Michael Brecker, Charlie Haden, Joshua Redman. Oui, c’est dans le jazz qu’on apprend ces choses-là.

Les plus attentifs auront noté que les notes de pochette de Shine remercient, entre autre, une certaine Carla Bruni. Ni une ni deux, Daniel Lanois a réussi à la faire chanter avec lui, pour un duo sur Sometimes. Moment touchant, sans prétention, comme une parenthèse. En tout cas, si Daniel Lanois est un grand producteur, on aura pu vérifier qu’à côté de Carla, il n’est qu’un tout petit bonhomme. A bonnet.

Rendez-vous le 2 décembre au Bataclan, à Paris, pour voir comment, à son tour, Emmylou Harris s’en tire avec les climats de l’équipe de Lanois qui la produit depuis quelques albums.


www.daniellanois.com

auteur : Arnaud Devillard - arnaud.devillard@libertysurf.fr
chronique publiée le 25/10/2003

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