13/12/2019  |  5280 chroniques, 170 interviews sur foutraque  |  dernière mise à jour le 11/12/2019 à 13:47:36
    webzine
    recherche
    newsletter
    liens
    proposer
    chronique disque
Tepid Peppermint Wonderland: A Retrospective

The Brian Jonestown Massacre
Tee Pee Records / Differ-ant - 2004

Depuis quelques années, on suit de près le Black Rebel Motorcycle Club, comme un groupe ayant su réintroduire la croyance et le danger dans le rock des années 2000, qui reste souvent fade et superficiel (Franz Ferdinand, les Strokes). En même temps qu’il ravivait une flamme héritée de Joy Division ou de la country, ce groupe a su inventer un son dense et puissant, atmosphérique et saturé, influencé aussi bien par Jesus and Mary Chain que par les premiers disques de Placebo. Leurs chansons urgentes et sexy, à l’ambiance droguée et hypnotique, constituent un antidote parfait à la tiédeur. Comme les premiers disques de Suicide à l’atmosphère lunaire, leur musique exprime une mélancolie monochrome qui a fait table rase de beaucoup de choses pour mieux se reconstruire des émotions primitives. BRMC réinvestit ainsi un territoire rock excitant et dangereux laissé quasiment à l’abandon depuis Nirvana, sans pour autant avoir sorti LE disque, celui qui les rendrait définitivement essentiels –même si leur très marquant premier album n’en était pas loin.

Pour toutes ces raisons on est content, aujourd’hui, de pouvoir remonter à la source de cette musique, via le Brian Jonestown Massacre, groupe à personnel variable –à part le leader Anton Newcombe-, autour duquel gravitent BRMC ou les Warlocks… Comme beaucoup de monde, on a découvert Brian Jonestown Massacre avec le film Dig! : on a mis à ce moment la main sur la compilation Tepid Peppermint Wonderland, un double CD rassemblant les morceaux les plus marquants de BJM. Et on s’est pris une sacrée claque… L’impression d’avoir découvert un groupe essentiel, définitif, le genre de groupe dont il vaut mieux passer les morceaux en dernier dans un mix, car il est difficile de les dépasser en intensité. On apprend alors que le groupe existe depuis dix ans, et se sent un peu con de ne le découvrir que maintenant, surtout avec nos 2 ou 3 CD hebdomadaires achetés… Etrange que les journaux aient aussi largement ignoré ce groupe, le traitant souvent, dans les quelques lignes qui lui étaient consacrées, avec la condescendance réglementaire appliquée aux groupes qui ne sortent pas de leurs influences…

Un tribute band des Stones, le BJM ? Pas vraiment, et même vraiment pas… Bien sûr, le leader Anton Newcombe est obsédé par toute la pop des sixties. Cette époque infuse le groupe jusque dans le choix des titres d’albums et de chansons, qui se réfèrent systématiquement à Dylan, au Velvet, aux Stones ou aux Beatles. Ces références permanentes -dans les fringues et l’attitude aussi- sont parfois agaçantes, et les albums (tous disponibles en téléchargement gratuit sur le site officiel du groupe) sont rarement construits ; mais il n’en demeure pas moins que ce groupe peut être absolument fulgurant sur la longueur d’une chanson…et des chansons fulgurantes, Anton Newcombe en a composées beaucoup, comme en atteste l’écoute impressionnante de cette double compilation.

Les meilleures chansons de Brian Jonestown Massacre ont un instinct, une force les rendant d’emblée évidentes. Love Is The Drug, Anemome ou Wisdom ont ainsi un caractère absolu, un hypnotisme qui les rapprochent de Joy Division, jusque dans l'outrance accompagnant une expression aussi affirmée. Ces compositions sont construites comme de longs trips, portés par la voix indolente et enivrante de Newcombe, qui tournent en boucle jusqu’à atteindre une intensité inouïe : celui du réveil d’une sensibilité qui se déploie dans un environnement gris, en s’étonnant encore de sa vitalité, de son pouvoir. Just For Today est un autre titre saisissant, suivant un itinéraire tourmenté menant à une éclaircie panoramique au milieu de la chanson, qui se déploie comme l’apparition d’un paysage au bout d’une route. Il y a aussi sur cette compilation des compositions de rock toutes simples, mais sacrément accrocheuses et puissantes, à la logique irréfutable, comme l’implacable Servo. Il y a également le très beau Nevertheless ; ce morceau emprunte un chemin changeant, semé de doutes, jusqu’à devenir une sorte d’hymne ahuri et étonné – c’est cliché, mais cette chanson fait penser à une bougie vacillant dans le noir, sans jamais s’éteindre. Ces chansons, abstraites et monochromes, sont réduites à l’essentiel : comme un écho de sensations souterraines irréductibles, primitives, qui nous parviennent débarrassées de la couche artificielle dont un certain quotidien peut les recouvrir.

Le fait d’avoir été découvert du public par un film n’arrange paradoxalement rien pour BJM : le groupe est maintenant devenu le truc cool de saison, et est cité dans un magazine comme les Inrocks uniquement en référence à Dig! (pas un article dans le hors-série sur le retour du rock par exemple), souvent à propos de leur rivalité avec les Dandy Warhols, et presque jamais à propos de leur musique. Dig! contribue à enfermer le groupe dans un certain cliché rock’n’roll (on peut aussi dire qu’il l’a bien cherché, ce qui est sans doute vrai) ; mais si ce groupe est un cliché, alors c’est un cliché vrai, irrigué par une foi impressionnante dans le rock. BJM, du Velvet Underground aux Beatles, de David Bowie à Spacemen 3, a beaucoup d’influences, mais a su les transcender pour composer des chansons définitives : son génie est sans doute d’avoir associé une écriture issue des 60s –mais actualisée, un peu comme chez Oasis- à un son atmosphérique venant de Jesus and Mary Chain ou de Spacemen 3, pour parvenir à créer une musique unique. Une musique qui nous est proche, qui colle à notre réalité urbaine… A une autre époque, on reprochait aux Smiths, autre groupe à l’écriture classique et à la proximité inouïe, d’avoir tout piqué aux Byrds : le groupe avait su rendre ridicules les critiques par le seul impact de ses chansons…

En ce moment des groupes comme Kaiser Chiefs, Maxïmo Park ou Razorlight occupent le terrain, avec efficacité et roublardise : un gros son, des influences bien dosées, une grande gueule, mais la machine tourne à vide… Le look est impeccable, les chansons « sympa », mais le tout manque de profondeur. Il ne suffit pas d’avoir des idées habiles pour faire de grands disques, il faut quand même un minimum d’émotion. Le rock se porte maintenant comme un accessoire de mode, et même le marrant Pete Doherty, excellent avec les Libertines, a réussi à réduire en miettes le capital de sympathie qu’on avait pour lui, à coup de couvertures de tabloïds nazes, de photos d’Hedi Slimane et de musique pas très inspirée… Non pas qu’on ne trouve rien de bon dans la nouvelle scène rock : les White Stripes, les Libertines, les Kings of Leon, Radio 4, les Killers ou TV on the Radio on tous sortis de très bons disques… mais si les bons groupes sont légion, on a rarement autant manqué de groupes fondamentaux. Et c’est donc d’autant plus étrange de ne trouver que rarement trace de BJM dans les magazines musicaux : on a l’impression que les critiques, à force d’esthétisme un peu hermétique, ont perdu de vue ce qui fait le goût, le sel du rock : une puissance émotionnelle, un truc à la fois grandiose et intimiste, qui véhicule une certaine croyance…

Toutes proportions gardées, comme Oasis à son époque, BJM a su rallumer une certaine flamme du rock, tout en s’inventant un son. Il est frappant d’ailleurs de voir la condescendance appliquée aujourd’hui à Oasis, alors que Definitely Maybe est la culture musicale de base de la plupart des nouveaux groupes, des Thrills à The Coral, des Arctic Monkeys aux Libertines, tous adulés par la critique… groupes qui n’égalent pourtant que rarement leurs aînés : pour l’instant, pas grand chose de comparable aux intemporels Cast No Shadow, Champagne Supernova ou SupersonicBrian Jonestown Massacre, comme Oasis en son temps, a réussi à écrire une musique puissante, à la fois grandiose et proche : on n’en demande pas plus à un groupe, et il y a tellement peu de disques qui y parviennent… En tout cas, à côté de ces disques essentiels, vers lesquels on revient pour retrouver quelque chose de fondamental (Substance de New Order, Meat Is Murder des Smiths, le deuxième Suicide, Definitely Maybe d’Oasis, Singles 86-98 de Depeche Mode, ou encore Automatic for the People de R.E.M.), il y aura maintenant cette double compilation de Brian Jonestown Massacre.

Nouvel album : We are the Radio (Tee Pee Records / Differ-ant).

A noter que le label toulousain Dead Bees Records distribue en France certains albums de Brian Jonestown Massacre. Toutes les infos sur www.deadbees.com.

A consulter : le compte rendu du concert du vendredi 9 décembre 2005 aux Trans Musicales.


www.brianjonestownmassacre.com
www.teepeerecords.com

chronique publiée le 25/10/2005


    foutraque
      
      
l'association  |  devenir partenaire