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Let There Be Love (Single)

Oasis
Big Brother - 28 novembre 2005

Oasis sort un troisième single de son album Don’t Believe the Truth, en forme de conclusion à une année qui l’a vu revenir à un bon niveau. Let There Be Love est la dernière chanson de l’album, qu’elle clôt de façon bucolique. C’est une ballade panoramique aux couleurs rougeoyantes, dont les échos se perdent peu à peu dans l’espace. Certains disent que ce titre accompagnera le parcours de l’Angleterre en Coupe du monde, et surtout sa sortie, façon héros sous le soleil couchant, comme Stop Crying Your Heart Out ( !) avait été la bande-son de la sortie de l’Angleterre par le Portugal, lors de l’Euro 2004. On attend de voir ça avec impatience… En attendant, on peut toujours écouter la chanson, cette ballade un rien épique qui s’inscrit dans la lignée d’autres conclusions d’album comme Champagne Supernova, la dernière chanson de (What’s The Story) Morning Glory, sans bien sûr en atteindre la hauteur vertigineuse.
La filiation entre les deux chansons n’est pas étonnante si on considère que Let There Be Love est un titre issu des sessions de Standing On The Shoulders Of Giants, un album ambitieux (en partie raté) rempli de titres épiques et conçu comme un prolongement de Champagne Supernova. Beaucoup des chansons de ce disque se perdent en chemin sans avoir trouvé autre chose qu’une grandiloquence inutile, preuve que la magie est insaisissable. Heureusement, Let There Be Love est plus dans l’esprit des (excellentes) faces B de Standing… que des faces A. C’est-à-dire un bon concentré, direct et fluide, du songwriting pop de Noel Gallagher.

Qu’une ancienne face B potentielle soit aujourd’hui en face A en dit sans doute long sur la lassitude de Noel Gallagher à composer toujours le même type de musique. Mais puisque ce troisième single, conclusion de leur retour marquant au premier plan, sonne comme une évocation de la flamboyance du groupe, je saisis l’occasion de dire en quoi ce groupe est essentiel pour moi. En 2005, Oasis n’est plus vraiment tendance. Son arrogance, ses chansons XL ne collent pas à l’air du temps, plutôt sombre, modeste, anonyme. Pas très correct ça, de ne pas se fondre dans l’ambiance… On n’a sans doute pas pardonné à Oasis d’être positif et orgueilleux quand tout incite au contraire. Et puis le groupe a osé durer et capitaliser sur sa légende. Nirvana a été canonisé direct après sa désintégration, quand Oasis est tombé de son piédestal pour n’avoir pas splité en pleine jeunesse -ce truc cliché.

Personnellement j’ai découvert le groupe quand j’avais 15 ans, et je suis content qu’il soit encore là quand j’en ai 25. En 1994, quand je suis entré au lycée, on trouvait surtout des fans de Nirvana. Et, il faut bien le dire, ils ne ressemblaient pas à grand chose, avec leur look grunge et leurs T-shirts « like suicide ». Pas très attirant… Il y avait aussi toujours l’aura de groupes hard foireux comme les Guns. Quand on vit Oasis pour la première fois à la télé, on se prit sa réalité en pleine tronche: l’impression de se sentir comme cette musique, sans distance. Oasis jouait dur et fort, mais sans l’imagerie nébuleuse d’un groupe comme Metallica. Ils étaient fringués exactement comme nous, avec K-Way et jean. Et ils surent partir de ce quotidien pour jouer de grandes chansons, des hymnes certes, mais toujours à hauteur d’homme, sans le côté pompier d’un Pink Floyd. De la musique populaire au vrai sens du terme : qui parle de la vie de tous les jours, passe dans les bars, et colle tellement à la réalité qu’elle en devient poétique …

A l’époque j’écoutais Cure et venais de découvrir les Smiths. C’était marquant de voir à quel point les Smiths étaient plus percutants que le groupe de Robert Smith, avec une imagerie beaucoup plus réduite et des textes parlant de leur seul quotidien. Oasis était une étape supplémentaire: le groupe n’avait pas d’univers mélancolique, aucun maniérisme ; il sut pourtant créer autour de son nom une mystique aussi forte que les Smiths, à partir de la seule affirmation de sa vie ordinaire. Il avait une proximité, une force émotionnelle comparable à celle de Morrissey, mais avec une vision plus positive, plus jouissive. C’est très con à dire, mais ce groupe sut exprimer ce qu’il y avait de grand en nous. On croyait en Oasis. Les frères Gallagher eurent le bon sens de laisser aux vestiaires les complexes du rock indé, cet effet plus ou moins vicieux de l’absolutisme des Smiths. Oasis décida que c’était bien aussi cool d’avoir un succès planétaire que de rester indé, ce qui se défend.

Kurt Cobain disait qu’il voyait deux façons d’écrire des chansons : la vision mélancolique de Morrissey ou Robert Smith, et celle, jouissive et volontiers vulgaire, de Led Zep ou Aerosmith. Sans doute exaspéré par son attirance pour les deux côtés, il avait lui-même emprunté une voie médiane dangereuse, pleine de trous d’air et de turbulence. Oasis choisit un chemin comparable : celui d’un groupe totalement cool vu du grand public, mais sans le côté réac et pompeux des Guns ou d’Aerosmith. Ou bien, vu de l’autre rive, celui d’un groupe imbibé de la mélancolie des Smiths qui se met à écrire des hymnes énormes. Entre Oasis et Nirvana, la différence tenait sans doute au fait que la balance ne penchait pas du même côté. Mine de rien, Oasis, après Nirvana, fut le dernier grand groupe de rock. Eminem réalisa lui aussi ce type d’équilibre instable à l’échelle mondiale, mais dans le domaine du hip-hop.

Le contrecoup pour Oasis, après avoir autant collé à son époque, fut de se faire décrocher tout aussi brutalement. Comme il semblait qu’un groupe aussi explosif devait un jour se prendre un mur, ce fut le plus minable, celui de sa propre vacuité, comme un lendemain de biture. Dès le troisième album, Noel Gallagher se prit les pieds dans les canettes vides et composa des chansons sans intérêt. Une fois le succès atteint, la machine tournait à vide, sans objectif… Comme Oasis ne fait jamais les choses à moitié, le groupe passa plusieurs albums à déconner dans les règles de l’art : mais n’est-ce pas là la marque de tout branleur qui se respecte ? Et puis le malin Noel Gallagher avait emmagasiné assez de chansons de légende pour tenir un concert : peut-on lui en vouloir d’avoir souhaité continuer à mener une vie de rock-star, à coup de concerts tapageurs et de déclarations flambeuses ? Sûrement pas… Surtout quand çà et là se glissent des réveils fulgurants, un Fuckin’ In The Bushes (la chanson pour laquelle Primal Scream se damnerait), un Turn Up The Sun (qui voit Oasis dépouiller BRMC pour faire mieux qu’eux, la méthode Gallagher d’une chanson réussie), ou un The Importance Of Being Idle (une version emphatique et enjouée des Kinks, et un tube évident).

Aujourd’hui, les concerts d’Oasis sont toujours d’énormes moments de communion populaire… L’occasion de voir que les frères Gallagher continuent à se fringuer comme ils l’entendent… témoin ce polo de légende porté par Liam à Benicàssim cet été. Liam Gallagher ne met pas de costard cravate, et doit trouver ça naze : tant mieux ! Son style est plus direct et intuitif : Liam avec sa casquette en couve du NME en avril dernier, c’est quand même une certaine idée de la classe… A Benicàssim, il était frappant de voir qu’Oasis n’avait pas ce côté groupe en kit de beaucoup de groupes actuels : hop les costards, hep les influences 80’s, hey le nom sur la batterie, hoplà c’est vendu… Et puis il y a bien sûr ces réparties cinglantes et absurdes : ce groupe est hilarant ! Et le bon sens est souvent au rendez-vous derrière l’humour pince sans rire, comme quand on voit Liam déclarer sur MTV : « Kate Moss ? Rien à faire… » C’est exactement ce qu’on pense, et c’est cool quand Liam le dit… Chez Noel Gallagher, les répliques arrogantes, l’humour absurde cachent souvent un bon sens terre à terre et lucide, sensible et modeste, exactement comme chez Morrissey

Un sens de l’humour qui manque à beaucoup de groupes actuels : les géniaux Libertines, les héritiers légitimes d’Oasis, étaient eux aussi un spectacle comique à eux tout seuls, mais se sont fait rattraper par la morosité ambiante… Par contre ces nouveaux groupes ont tous une attitude décomplexée vis-à-vis de la célébrité : les Killers par exemple cartonnent et ont plutôt tendance à s’en vanter. Un changement symbolisé par leur attitude vis-à-vis de U2 : les Killers, les Kings Of Leon, Franz Ferdinand, Arcade Fire ont tous fait la première partie des Irlandais… Impensable dans les années 80 ou 90… Cette fin de la guerre froide avec U2 fait plaisir : même si Bono a l’air d’un clown, on n’a jamais vraiment compris la défiance envers un groupe capable de sortir, au hasard, un Pride (In The Name Of Love), un Elevation, ou un Electrical Storm. Bono confiait récemment à Mojo que l’élément déclencheur de ce changement, c’était Oasis : les Mancuniens ont rendu à nouveau cool le fait d’avoir un succès planétaire…

Pour beaucoup, dans les années 90 et 2000, Oasis a aussi été une ouverture, via la musique et les interviews du groupe, vers un rock anglais stylé et flamboyant, une certaine idée de la pop qui passe par les Smiths, les La’s et les Kinks. En France, où le public du groupe est toujours aussi jeune, Oasis incarne une ouverture vers le rock anglais moins casse-couilles que le Placebo version 2000. C’est marrant : il paraît que l’influence du groupe est insignifiante, mais on l’entend partout, dans les interviews, les disques, l’attitude des Killers, des Subways, de BRMC, des Arctic Monkeys, des Libertines, de The Coral… Beaucoup de ces groupes ont d’ailleurs débuté en faisant des reprises d’Oasis. Une chose est sûre : aucun jeune groupe ne fera de reprise de Let There Be Love, cette honnête face B qu’on a déjà oubliée… Mais beaucoup, c’est sûr, rencontreront leur vocation à un concert d’Oasis, lors du moment de folie qui suit l’extinction des lumières de la salle.


www.oasisinet.com
www.cigarettes-and-alcohol.com
www.csoasis.com

chronique publiée le 08/12/2005


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