12/12/2018  |  5094 chroniques, 167 interviews sur foutraque  |  dernière mise à jour le 11/12/2018 à 11:58:06
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Meds

Placebo
Capitol / EMI - mars 2006

A l’issue de la tournée 2004 de Placebo, Brian Molko confiait que le prochain album du groupe était déjà écrit, prêt à être mis en boîte. Les affiches annonçaient « derniers concerts avant 2006 ». Au moins chez Placebo tout est clair et net. On ne pourra pas reprocher au groupe de capitaliser sur un train de vie chaotique, façon Baby Shambles, pour occuper le terrain jour après jour. Placebo gère sa carrière sainement. Ne squatte la télé et les magazines que pour le strict nécessaire: les périodes de promotion de ses albums. Le groupe, avec les années, a su conquérir le cœur (de cible) des teenagers français, poursuivant, disque après disque, l’exploration des mêmes éternels tourments adolescents, cette manne.

Certains leur reprochent aujourd’hui de faire toujours la même chose. Cela ne pourra qu’émouvoir ceux qui, comme moi, avaient succombé à la fraîcheur du premier Placebo il y a 10 ans, et qui lanceront l’écoute de ce nouveau Meds : en 10 ans, la musique du groupe a bien évolué, mais surtout dans le sens d’un l’affadissement spectaculaire. Le Placebo 2006 sonne comme une imitation pataude et formatée du Placebo 96, le dopage aux hormones palliant laborieusement l’absence de sève. Meds est un album conçu en recourant au mode pilotage automatique déjà enclenché sur Sleeping With Ghosts ; il semble juste lui manquer les quelques chansons (English Summer Rain, This Picture, Plasticine) qui donnaient un peu de relief à son prédécesseur. En fait, pour trouver une bonne chanson sur Meds il faut commencer par la fin. Peut-être pour nous récompenser d’avoir tenu jusque là, Placebo, facétieux, y a placé Song To Say Goodbye et son refrain bleuté, parfait exercice de style dans le genre pop FM montrant au passage qu’il est tout à fait possible d’évoluer favorablement dans ces eaux grand public, avec un peu de talent !

Du coup, ce dernier morceau a pour effet de renvoyer le reste du disque à sa vacuité. Car avant cette (petite) envolée, de talent, il n’en est pas vraiment question. Forçant sur les effets, Placebo, triste rentier de l’adolescence, nous vend sa soupe: une mélodie plus collante qu’un vieux chewing-gum, qui cherche à s’incruster dans le cerveau (un tube, vite, un tube NRJ !) mais donne surtout envie d’en débarrasser nos oreilles illico (Infra-Red) ; une complainte poussive maquillée en truc héroïque (Space Monkey) ; un riff à grosses guitares surproduit, qui aimerait retrouver l’étincelle des débuts mais ne décolle jamais (Because I Want You); une balade au vide gênant (In The Cold Light Of The Morning)… Les chansons affichent crânement leur manque de substance, reliftées par une production au racolage baveux, qui tient lieu de maquillage anti-rides. Meds ? On préférait l’époque où Placebo n’avait besoin d’aucun stimulant pour nous inoculer son trouble.

En 1997, j’avais assisté à un concert réunissant Cat Power, Eels et Placebo au Printemps de Bourges. Placebo enchaînait les chansons blanches et urgentes de son premier album, laissant entrevoir une jolie timidité, entre les chansons, lorsqu’il fallait parler - cette obligation que les guitares remplaçaient avec brio. Le groupe était dans sa bulle mais donnait l’impression de nous inclure dedans. Depuis, Cat Power et Eels ont vieilli avec classe; Placebo, lui, a suivi son plan de carrière, putassier jusqu’au bout des ongles, profitant au passage de la complaisance un peu douteuse de la plupart des journaux de rock français. Revu en 2004 à la Médoquine de Bordeaux, Brian Molko a perdu sa timidité mais apparemment découvert la mesquinerie. En concert, Brian passe son temps à jouer au flic avec les possesseurs d’appareils photo et de cameras : insupportable, c’est vrai, que quelqu’un puisse avoir son image gratuitement ! Sur Meds, il se paie une provocation à peu de frais en chantant « follow the cops back home and rob their houses ». On rêverait de voir Brian Molko se faire chourer sa Playstation, ses écrans plats, son luxe qu’on imagine de pacotille, en espérant que cela lui redonne un peu de cette fraîcheur qui fit du premier album de Placebo l’une des plus belles déchirures rock des années 90.

auteur : Guillaume Pouget - guillaume@foutraque.com

Autre avis :

Il est des albums pudiques, qui se dévoilent peu à peu, au fil des chansons. Des albums dont les premiers morceaux semblent remplir la seule fonction d’introduire les suivants, sans déflorer le meilleur. Ce n’est pas le cas de Meds. Sur le cinquième opus de Placebo, pas de hors-d’œuvre. On est jeté dedans, estomaqué, en 2 min 54. Le parti pris est affiché en étendard : Meds, la première chanson, porte le même nom que l’album tout entier. Le manifeste nouveau de Placebo, accompagné pour l’occasion par Alison Mosshart (alias VV des Kills), tient en moins de trois minutes, et en peu de mots : du rock, enfin.

Après six ans d’errance entre épanchements lyriques (Black Market Music) et expérimentations inégales (Sleeping With Ghosts), le trio a pris le temps de souffler. Pour produire des morceaux plus énergiques, moins réfléchis, acides. Meds, donc, le premier et meilleur morceau, dont la puissance, contenue au début en un riff de guitare, explose sur un refrain nerveux, apocalyptique. D’autres sont à mi-chemin entre les sonorités classiques du groupe et leur amour croissant pour les samples et les synthétiseurs. C’est très réussi sur Infra-Red, One Of A Kind ou sur l’hypnotisant Post Blue, futur gros single aux paroles empreintes de la patte Molko (« It’s in the water baby, it’s in the special way we fuck »). Cela l’est moins sur Drag, qui pêche par son classicisme. Pas autant, pourtant, que Because I Want You, trop consensuel et étonnamment plat pour un premier single.
Broken Promise, le duo avec Michael Stipe sur fond d’adultère homo, ne se révèle pas à la première écoute. S’il souffre de la tendance de plus en plus prononcée de Brian Molko à s’écouter chanter, il offre un refrain hargneux, inattendu. Comme à chaque fois chez Placebo, l’album a ses moments d’égarement, ses morceaux pompeux, grandiloquents (Pierrot The Clown, Blind, Follow The Cops Back Home). Mais ils sont moins nombreux qu’avant, et moins gênants : le reste compense.

Un retour au rock, alors, comme l’ont clamé les critiques? Par moments, oui. Un rock plus léché qu’à leurs débuts, mais aussi plus épuré que récemment. Le but n’étant jamais, bien sûr, de comparer Meds à leur premier album, inégalé, inégalable. Sur Placebo, même les moments d’égarement étaient bons. Mais c’est une autre histoire. Une histoire vieille d’il y a dix ans.


www.placeboworld.co.uk

chronique publiée le 22/03/2006


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