13/12/2019  |  5280 chroniques, 170 interviews sur foutraque  |  dernière mise à jour le 11/12/2019 à 13:47:36
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Looking at Bird

Archie Shepp / Niels-Henning Ørsted Pedersen
SteepleChase - 1980

D'emblée, zoom sur une poignée de secondes du disque dont il sera question ici. Plage 3, Ornithology, pierre angulaire du be-bop et un des défouloirs favoris de Charlie " Bird " Parker himself, qui renferme en prime un de ces passages artistiques obligés, un tournant où on se régale à attendre les interprètes qui s'y risquent, à savoir le stop-chorus de deux mesures qui clôt le thème. L'instant est bref, certes, mais il faut dire que le maître sus-mentionné (Charlie Parker ! Suivez, bon sang, ou ça va pas être facile…) lui a souventes fois réglé son compte dans son style si particulier consistant en une rafale éjaculatoire et néanmoins continue de triples croches qui ne laissaient pas moins pantois, on peut le soupçonner, ses partenaires que ses auditeurs. Bref, depuis, se retrouver au départ de ce foutu stop-chorus aux commandes d'un instrument quelconque avec l'obligation d'en mettre le plus possible dans le temps le plus court, tout en sachant que de toute façon on ne satisfera personne et surtout pas soi-même, c'est un peu comme, au théâtre, se préparer le gosier à déclamer " To be, or not… ". Vous voyez d'ici l'épaisseur de savon sur la planche. Or donc, qu'advient-il ici, au moment où Archie Shepp s'engage dans ces huit temps de tous les dangers outillé d'un maigre saxophone soprano ? Une note nonchalante d'abord, minimale, comme on la grognerait du fond de la classe au prof qui fait l'appel. Et puis rien. Oui, rien. Là où le poids de l'Histoire, le manque d'imagination et la peur du ridicule commandent, faute de savoir quoi jouer, de le jouer le plus vite possible en espérant que tout se passe bien, et surtout rapidement, Archie Shepp commence par jouer un peu de rien pendant au moins un demi-temps, soit, pour nos oreilles nourries au déluge musical habituel de cet instant, rien de moins que la moitié de l'éternité, dans laquelle on se sent très vite flotter avec délices, et au terme de laquelle le farceur pose enfin, à quelque distance, une deuxième note, plus grave semble-t-il, et, toujours un peu plus tard, juste ce qu'il faut de plus d'une phrase gentiment descendante, pour préciser son idée, compléter son propos, et on y est, l'épreuve du feu est derrière nous, et ce brave Archie n'a pas transpiré une goutte. Apesanteur prolongée : un premier tour de chorus se bornant à une présentation du contexte harmonique sur un gimmick de contrebasse où le deuxième larron joue à ne pas être encore là avant de débouler pour de bon de tout en haut du ciel sur l'arc en ciel sombre et satiné d'un glissendo plein manche, et les deux filous sont déjà loin dans les grilles suivantes qu'on en est encore, pantois, à se dire qu'on s'attendait bien à tout, sauf à ça. Moralité et révélation : on peut ne pas faire parler la poudre dans le stop-chorus d'Ornithology, s'y offrir même le luxe de la lenteur, le tout est d'avoir la bonne idée et de savoir la porter. Tout ce disque est comme ça : avant toute chose, une envie improbable superbement portée par deux imaginaires artistiques hors pair.

Venons-en à l'essentiel après ce préambule : l'année 1980, soit un quart de siècle déjà que Charlie Parker, jugeant suffisant d'avoir créé pour les ères à venir un genre musical clés en mains (de sol comme de fa), a décidé de ne plus redescendre chez les vivants entre deux chorus. C'est le moment que choisissent Archie Shepp et Niels-Henning Ørsted Pedersen pour lui rendre hommage en reprenant les yeux dans les yeux huit de ses thèmes de prédilection. Sur le papier, le défi n'est pas mince : la formation semble bien dépouillée, et ses membres encore secoués du grand essorage free des deux décennies précédentes (Archie Shepp fut un des protagonistes du commando Ascension de John Coltrane ; NHOP a fait ses humanités avec entre autres Albert Ayler) pour s'attaquer sans crier gare au be-bop, école de la profusion et d'une époque quasiment pré-Miles Davis. Vaines considérations que l'écoute du disque saura balayer, tant les gaillards ont du répondant, et claire est leur vision. Niels-Henning Ørsted Pedersen tout d'abord. Répétez un peu : Niels-Henning Ørsted Pedersen… Dire qu'il a commencé par le piano… Mais que vouliez-vous qu'il joue d'autre, avec un nom pareil, que de la contrebasse? Niels-Henning Ørsted Pedersen… Tout y est : les syncopes, la rondeur et les percussions feutrées des cordes délivrant un walking d'école. Niels-Henning Ørsted Pedersen est donc un homme qui n'a pas eu de mal à donner dans le mille de la cible de son destin, et nous le démontre de la première à la dernière note de ce disque qu'il nimbe et sculpte de pied en cap. Tour à tour halo ou scalpel, sideman minimal ou leader en pleine lumière, plus régulier que n'importe quel métronome car habité du supplément d'âme qui rend si évidente la suprématie de l'homme sur la machine, il place dès les premières notes la barre tout en haut, et tout en haut elle restera sans l'ombre d'un vacillement. On le comprend, le terrain est on ne peut plus prêt où pourront s'ébrouer à loisir les saxophones d'Archie Shepp. Car en voilà un autre ! Amoureux du son léché, poli, éthéré, out-of-this-world, on vous aura prévenus : le son d'Archie Shepp est un être multiple et imparfait, mais profondément vivant : l'histoire éternelle du souffle et du métal, humides et chaud, qui tantôt se caressent et tantôt se déchirent, irradient, et ne reçoivent leurs ordres que de l'énergie fondamentale nichée dans le ventre du souffleur. Le son d'Archie Shepp, c'est Archie Shepp lui-même, et toute tricherie ou contrefaçon est ici impossible. Le ton est donné dès les premières ruptures cyclothymiques du Moose the Mooche, des aigus avides d'absolu que la contrebasse viendra consoler. Ce dialogue ne cessera plus et se déclinera en une succession ininterrompue de moments de grâce où les instruments se soutiendront, rigoleront de concert comme autour d'un bon verre, se donneront mutuellement à apprendre où méditeront le long des vastes paysages sonores des tempos plus lents ( mention à How deep the ocean, particulièrement habité). Et à la sortie de ces huit plages, se dire qu'au-delà des modes et des étiquettes, be-bop, hard-cool, post-karma-free-space et autres AOC du complexe commerçant-universitaire, la bonne musique n'a qu'une patrie faite de talent et de désir, et ne connaît pas de frontières entre les âmes des grands musiciens.


www.archieshepp.com
phvl.free.fr


chronique publiée le 27/04/2003


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