27/01/2020  |  5296 chroniques, 171 interviews sur foutraque  |  dernière mise à jour le 27/01/2020 à 17:39:51
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Café lumière

Hou Hsiao Hsien
Japon - 2004
scénario : Hou Hsiao Hsien, T'ien-wen Chu
avec : Yo Hitoto, Tadanobu Asano, Masato Hagiwara, Kimiko Yo, Nenji Kobayashi...
durée : 1h41
Depuis près de vingt ans Hou Hsiao Hsien filme la vie, tant passée (Les Fleurs de Shangaï, ou le magnifique et bouleversant Un temps pour vivre, un temps pour mourir), que contemporaine (Goodbye, Southbye) avec une acuité qui n’a d’égale que la simplicité (relative) du sujet.
Cette réalité qui nous échappe à chaque seconde et qu’on tente vainement d’absorber, H.H.H. tente de la capturer dans ses moindres recoins pour en cristalliser la signification. Ce film de commande, en hommage à Yasujiro OZU risque malheureusement d’attirer qu’une cohorte d’hoplites « intellos », gardiens d’une certaine idée (sic !) du cinéma… Même si chez OZU, la rigueur de la mise en scène, la gestion du temps et de l’image, la direction d’acteur tenaient plus des contraintes culturelles et financières, H.H.H. utilise cette économie de moyens plus par nécessité artistique. Ainsi, celle-ci dans sa façon d’être fixée sur la pellicule se doit d’être, au sens « existentiel » du terme . C’est à dire qu’elle doit subir ce que le regard subit lorsqu’il se heurte à l’obstacle (qu’il soit visuel, auditif ou autre) : l’imagination et la mémoire prennent le relais lorsque les sens s’estompent ou sont en alerte…
Baudelaire parlait de l’Art Romantique comme étant un Art mnémonique - « Il s’établit alors un duel entre la volonté de tout voir, de ne rien oublier, et la faculté de la mémoire qui a pris l’habitude d’absorber vivement la couleur générale et la silhouette, l’arabesque du contour » - *, il en va de même pour H.H.H. lorsqu’il surprend la réalité dans sa nudité vraie. Cette vision du quotidien qu’il tente de canaliser est une démarche pleine de « modernité » au sens Baudelairien du terme puisqu’elle parle du transitoire, du fugitif et du contingent avec onirisme et poésie.
Le cinéaste utilise nos sens sans relâche ; on perd de vue l’héroïne dans la foule, nos oreilles sont saturées par les crissements répétés des trains ou « étouffées » par des silences embarrassants, les odeurs d’un plat cuisiné sèment la pagaille dans notre bouche….H.H.H. va jusqu’à souvent filmer les personnages de dos comme pour contraindre le spectateur à relâcher son attention vis à vis des protagonistes et se laisser aller à ressentir la globalité du tableau qui s’offre à lui. Il n’y a plus de situation précise, juste un événement banal qu’on a mille fois vécu.
Au delà de cet aspect « littéraire », H.H.H a essayé de dépeindre Yoko (l’héroïne) comme une japonaise actuelle avec tous les problèmes de communication propre à la culture Japonaise (la scène du père qui boit du saké sans relâche parce qu’il n’arrive pas à parler à sa propre fille est criante de vérité) et la difficulté des parents de se séparer de ses enfants et d’en exprimer les sentiments rejoint définitivement la vision crépusculaire d’OZU. «Je ne veux pas copier la réalité ; je veux juste l’égaler » ; ainsi conclut H.H.H. dans un entretien.
C’est presque en cinéaste « néo-romantique » qu’il peint la réalité et c’est le plus beau compliment qu’on peut lui faire.

(*) L’Art Romantique - Charles Baudelaire (Gallimard)


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www.coffeejikou.com

auteur : Poplunaire - poplunaire@foutraque.com
chronique publiée le 11/11/2004

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