17/09/2019  |  5230 chroniques, 169 interviews sur foutraque  |  dernière mise à jour le 17/09/2019 à 13:41:23
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Coupe du monde 2006 - Bilan

Ca y est, le mondial est fini. Un événement qui, tous les quatre ans, scande la vie des fans de foot (où étiez-vous en 2002 ?), de la même façon que les sorties de disques des groupes dont on est fan (plutôt tous les deux trois ans) donnent des repères temporels à notre existence. Les terrains striés par le soleil, les discussions improvisées dans les bars, le foot au quotidien pendant un mois, les commentaires d’Arsène Wenger, les cotes de l’Argentine ou de l’Espagne qui remplacent les cours de la bourse: tout ça a passé très vite, d’autant plus qu’on l’aura remarqué, le nombre de matches s’amenuise au fil des jours. Comme quand on est plongé dans un livre, on a trouvé que la fin arrivait trop tôt et que le récit aurait pu davantage se développer.
Le premier tour avait fait naître de belles promesses offensives et, à son issue, on a eu tendance à se dire que les plus beaux matches étaient devant nous, avec les confrontations entre favoris qui se profilaient ; pourtant, à mesure que la compétition avançait, les rencontres se sont fermées, accouchant de matches peu exaltants et parfois éreintants. Exception frappante, le cas de la France qui, jouant à cache-cache jusqu’au bout avec un statut de favori qu’elle a systématiquement repoussé comme on le fait d’un sparadrap collant (on y reviendra), a livré ses matches les plus flamboyants sous le couperet de l’élimination directe, après un premier tour noyé dans l’ennui et la peur de mal faire.

Durant ce mondial, on a vu, comme tous les quatre ans, tout un bestiaire du foot. Des équipes qui jouent sale et qui perdent (les Pays-Bas : merci au Portugal qui, en huitièmes de finale, a fait le boulot pour toutes les autres équipes du tournoi) ; d’autres qui gagnent en ne jouant pas très propre (l’Italie, très en place tactiquement, mais rattrapée à plusieurs reprises par ses vieilles habitudes truqueuses). Deux équipes ayant pour point commun d’avoir, à des moments clef de la compétition, cassé les vagues de domination adverses par des actes d’anti-jeu violent : pas franchement joli à voir!
Marc Van Bommel ou Marco Materazzi, deux enfants de choeur spécialistes de la provocation verbale/physique et de l’attente des coups afférents la joue tendue, en savent quelque chose : ils furent des joueurs clef pour sauver la nation quand ils ont senti, lors de Côte d’IvoirePays-Bas ou de France - Italie, que leur équipe était toute prête de s’en prendre un.
Le foot est comme la vie, et ce n’est pas forcément le plus gentil qui gagne à la fin… un principe qu’on peut aussi transposer à grande échelle : le foot, par son implantation mondiale, sa popularité et le degré d’identification existant entre les peuples et leur équipe nationale, est le seul sport à proposer une compétition qui ait des allures de clash mondial entre nations. Les matches peuvent être vus comme des guerres symboliques, encadrées théoriquement par des règles visant à cantonner l’affrontement au seul domaine sportif. Mais les moyens employés au cours de ce mondial ont comme toujours flirté avec la ligne séparant un affrontement symbolique d’un affrontement réel, où tout est permis, et où ce n’est pas forcément le plus gentil ni le meilleur qui gagne, surtout quand l’arbitre est aux abonnés absents... Dans l’esprit, on est donc resté quelque part assez proche de l’actualité mondiale, qui ne se fait pas oublier aussi facilement!

Mais il n’y a heureusement pas eu, sur les terrains, que des footballeurs médiocres compensant leur manque de talent par le truquage : il y eut aussi des truqueurs surdoués la balle au pieds. Dans cette catégorie délicate, l’incroyable Cristiano Ronaldo, plongeur instinctif, s’est fait une belle réputation lors des matches FrancePortugal et Portugal – Allemagne... Son chef d’œuvre fut sans doute réalisé lors de ce dernier match, durant lequel il plongea à l’entrée de la surface et, avant même d’être retombé, se tint la jambe en regardant l’arbitre. Son clin d’œil au banc portugais lors de l’expulsion de Rooney fut aussi un bon moment. Ces habitudes combinées à un jeu légèrement perso ont eu vite fait de le faire classer par beaucoup dans la catégorie du joueur inutile.
C’est un peu vite jugé : Cristiano Ronado est un prodige de la technique, comme il n’y en a que trois ou quatre en circulation dans le monde. Un joueur explosif dont les montées rapides sur les côtés ont souvent mis le feu aux défenses adverses. Et personnellement, je trouve tout simplement que ses dribbles, passements de jambe, contrôles ou passes aveugles sont un plaisir pour les yeux ; et le foot c’est aussi ça, jouer avec le ballon comme un chat avec une pelote de laine, comme l’a écrit un journaliste à propos de ZidaneC. Ronaldo, joueur caractériel et brillant, individualiste et flambeur, est quelque part l’équivalent d’un Liam Gallagher (version 94-96) ou d’un Pete Doherty (dont il partage le côté geignard) dans le rock : un branleur intenable, qui a pourtant les moyens de sa flambe !

Plus généralement, l’équipe du Portugal est celle qui selon moi a proposé les plus belles phases de jeu collectif du tournoi (avec l’Argentine étincelante de Serbie Monténégro - Argentine), même si ce fut par bribes : un jeu fluide, rapide et brillant, à l’image du but magnifique inscrit contre les Pays-Bas (Cristiano Ronaldo, dans le couloir droit, dribble deux défenseurs pour décaler Deco; celui-ci décoche un centre parfait pour Pauleta ; inspiré et altruiste, l’attaquant remet en retrait pour Maniche, qui marque). Mais le collectif portugais s’est peu à peu éteint et a déçu au cours des matches à élimination directe, contre l’Angleterre en quart de finales puis contre la France en demi finale.
L’Espagne a elle aussi joué un jeu séduisant, tourné vers l’avant, mais son allant fut cassé net par la France en huitièmes. Plus grosse cote du premier tour avec l’Espagne, l’Argentine a un peu vite été consacrée favorite de ce mondial à mon avis, sur la foi d’une victoire 6-0, certes superbe, sur une Serbie-Monténégro en pleine désintégration. A part ce carton (avec notamment un deuxième but sublime), les résultats de l’Argentine ont été : 2-1 contre la Côte d’Ivoire, 0-0 contre les Pays-Bas, 2-1 contre le Mexique, 1-1 contre l’Allemagne. Pas très saisissant… Alors oui, l’Argentine avait une équipe solide et solidaire, de grandes individualités, mais il manquait un petit quelque chose.
La Côte d’Ivoire, coincée dans un groupe infernal, fut sans doute la meilleure équipe africaine du tournoi ; mais comme la plupart de ces formations elle a payé son manque d’expérience et de stratégie. Le Brésil, à l’instar de la France en 2002, est arrivé avec un statut d’ultra favori et, comme la France en 2002, est assez vite rentré à la maison : sans équipe, sans collectif, on va rarement très loin ! Quant à l’Angleterre, elle n’a comme le Brésil jamais convaincu, avec un jeu d’une mollesse impressionnante. Mais en alignant en attaque un duo excentrique constitué de Peter Crouch (1m98, 75 kg) et de Wayne Rooney (1m81, 78 kg), Sven Goran Eriksson a fait un beau cadeau aux fans des Monty Python : l’Angleterre était bien là.
Ce mondial aura vu les équipes les plus offensives se faire éliminer vite, qu’elles soient bien en place collectivement comme l’Espagne, ou pas du tout comme le Brésil. On a retrouvé en finale les deux équipes possédant la meilleure mise en place tactique et la meilleure défense : l’Italie et la France.

La France, en refusant d’assumer son statut de favori lors du premier tour, puis en parvenant en finale au terme d’un parcours improbable, aura finalement décidé de beaucoup de choses dans ce mondial. Car en se classant deuxième de son groupe, elle libérait pour l’Italie un tableau aux allures de boulevard vers la finale : AustralieUkraineAllemagne
Paralysée par la pression, la France livra sans doute les pires matches du premier tour : des rencontres ennuyeuses et stressantes, où on eut envie de demander à Zidane et Vieira (qui allaient tous deux être décisifs par la suite) d’aller faire un tour sur le banc. Il est dit que la psychologie et l’orgueil occupent une place à part dans le foot, surtout en France. Une fois sortie de ce premier tour poussif, la France s’empressa de refiler l’étiquette collante de favori à l’Espagne, qui était demandeuse et ne se rendit pas compte du danger qui la guettait : l’équipe de France n’est jamais meilleure que lorsqu’elle est acculée, dans l’adversité. Au cours des quatre dernière compétitions internationales, de 1998 à 2004, la France n’a jamais perdu contre de « grandes nations » du foot ; elle a en revanche souvent perdu devant son miroir.
FranceEspagne fut une renaissance et fournit pour moi les plus belles images de cette coupe du monde côté français : Franck Ribéry, qui, titularisé au milieu de ses idoles, se montrait souvent trop révérencieux devant le but, marqua enfin, parce que Thierry Henry lui indiquait le chemin des filets. Et Zidane, chahuté dans son orgueil par les Espagnols, planta à l’issue d’une course en Z la banderille décisive, se débarrassant de Puyol façon toréador : un chef d’œuvre thématique.
Sortie de son match face à l’Espagne avec une aura de miraculée, la France, face au Brésil, put encore laisser l’étiquette de favori à son adversaire : tout allait bien. Zidane réussit au fil de cette rencontre ce qu’on attendait plus de lui, et même plus, confirmant sa capacité à peser sur les matches décisifs. Le match fut rythmé par son jeu tout en latéralité et contre-temps, d’une élégance chaloupée qui provoqua les applaudissements du public brésilien. Applaudissements confirmés lorsqu’il dribbla trois Brésiliens pour lancer Vieira vers le but lors de la plus belle action du match, contraignant un défenseur brésilien à la faute. Les rôles s’étaient inversés… Ribéry confiait après la rencontre à propos de Zidane : « Faire ce qu'il a fait, voir ça juste à côté, ce n'est pas pareil qu'à la télé ». Un Ribéry qui fut l’un des probables ciments de cette équipe de France, par son énergie brute sur le terrain et son admiration simple pour Henry ou Zidane : il n’en revenait toujours pas de les côtoyer avec lui aussi un maillot de l’équipe de France sur les épaules.
Opposée au Portugal en demi-finale, la France récupéra logiquement ce collant statut de favori qui la gênait au plus au point. Et livra un bien moins bon match que les précédents. Thierry Henry, décisif comme à chaque fois que la France aura gagné dans ce mondial, sauva la mise en obtenant un penalty par un tricotage génial dont il a le secret. Zidane envoyait la France en finale, et obtenait dans le monde entier un statut enviable de demi-Dieu. Des Etats-Unis à la Chine, Zidane devint une icône : son visage diaphane de sphinx s’affichait dans tous les journaux.

Ironie de l’histoire, la France, au terme d’un parcours inespéré qui l’avait vu éliminer, en outsider, plusieurs prétendants directs au titre, retrouvait en finale une Italie en embuscade, à qui elle avait laissé un tableau bien plus facile. Que dire de ce match à l’issue tragique?
Une telle rencontre, comme on le dit souvent, se joue sur des détails. Un détail marquant fut de voir Materazzi marquer sa tête en lobant Barthez trop avancé, et Buffon arrêter celle de Zidane. Oui, mais que pouvait-on faire face au « meilleur gardien du monde » ? Peut-être se souvenir que l’on avait sur le banc un autre meilleur gardien du monde, Grégory Coupet, autrement plus solide que Barthez dans ses sorties aériennes. Mais il était trop tard…
Henry, sonné en début de rencontre par des Italiens à la limite de la violence, livra selon moi son meilleur match du mondial. Il fit des ravages dans la surface en éliminant souvent deux ou trois défenseurs par ses dribbles rapides et tactiques (ce fameux tricotage qui s’accélère ou se ralentit suivant la configuration). Par contre, je n’ai toujours pas compris sa façon de tirer mollement au but, mais comme il marque souvent…
Zidane, lui, décida qu’il en avait un peu ras-le-bol de se faire insulter par un tocard, et colla un bon coup de tête à l’impudent. « Qu'a dit l'animal pour enrager Dieu ? », titrait le Wall Street Journal. On se le demande. Ce geste a beaucoup fait parler, éclipsant la « victoire » de l’Italie. Il a trouvé une résonance dans le monde entier, par la simplicité biblique de la situation. La violence est-elle ce qui déplaît à la caméra ? La violence est quelque chose de diffus qui trouve son origine en bien des choses … Si Zidane avait répondu à l’insulte par l’insulte, personne n’aurait jamais été au courant de l’altercation. Mais il a refusé de se placer sur ce terrain, répondant par un geste visible et franc.
Pour ma part, je pense que Zidane a fait son choix et qu’il est vain de vouloir le juger. Un choix d’une liberté inouïe, effectué lors de l’événement le plus regardé au monde : une finale de coupe du monde qu’il avait lui-même amenée. Il y a quelque chose d’héroïque à dire adieu par un tel geste au cirque du foot, devenu trop mesquin pour un joueur de cette classe. Une sincérité émotionnelle hors-norme, montrant que Zidane ne place rien au-dessus de son humanité, pas même un sacre mondial. Intransigeant, il a tué une partie de sa légende, la plus artificielle, en même temps qu’il en a créé une autre, auréolée d’une beauté sombre. Un ange bleu, comme le titrait l’Equipe avant la finale, et avant de venir donner des leçons de morale manichéennes… Bien sûr, pour l’équipe de France et ses fans, ce geste fut synonyme d’une tristesse grise : Zidane avait quitté le navire en solitaire, et il paraissait difficile d’éviter le naufrage… Mais à quel prix aurait-il pu rester ?

Pour finir sur une note plus légère, cette situation renvoie, dans mon histoire personnelle de fan d’Oasis, à l’épisode suivant, lorsque début 1994 les inénarrables frères Gallagher s’apprêtaient à donner un concert à Amsterdam. Sur le ferry qui les conduisait en Hollande, Liam fut au centre d’une bagarre générale, et n’eut pas le droit de poser le pied à terre. Ce qui occasionna une de ces discussions dont les deux frères ont le secret, dans une interview effectuée peu après. Pour Liam, « ce qui est rock’n’roll, c’est d’être soi-même » ; Noel soutenant que « ce qui est rock’n’roll, c’est de faire son concert ». Un débat sans fin…

fifaworldcup.yahoo.com/06/fr/

auteur : Guillaume - guillaume@foutraque.com
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