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Jean-Louis Murat (entretien à propos de l'abum Le Cours Ordinaire des Choses)

La Coopérative de Mai, Clermont-Ferrand
21 septembre 2009

Rencontré le 16 juin 2009 à la Coopérative de Mai (Clermont-Fd) pour évoquer le concert pour Koloko qu’il allait donner quelques jours plus tard, Jean-Louis Murat, toujours prompt à sortir des albums réussis, avait longuement évoqué son nouvel opus à paraître le 21 septembre 2009, Le Cours Ordinaire Des Choses. Revenu enchanté de son périple américain à Nashville, le redouté cowboy auvergnat dégaine de savoureuses anecdotes sur l’enregistrement dans le Tennessee avec de fines gâchettes, sur un milieu du disque complètement fusillé, sur ses collègues de travail plus ou moins doués (les héros Leonard Cohen et Neil Young, l'ami disparu Alain Bashung, le multiplatiné Cocoon, l'indéboulonnable Johnny Hallyday, les petits jeunes de Kutu Folk, la regrettable Mireille Mathieu, les excellents Holden... ), sur son séjour en 1970 à L’Ile de Wight pour le mythique festival du même nom et sur sa tête de turc préférée, le club de rugby de l’ASM… Aimable, souriant, de fort bonne humeur et jamais avare d’un bon mot, Murat canarde à tout va en choisissant ses cibles set ses amis. Un entretien à lire après avoir posé son Stetson et mis son cheval à l’écurie…

"A Nashville, j’étais comme un poisson dans l’eau !"

Tu vas sortir un nouvel album intitulé Le Cours Ordinaire Des Choses le 21 septembre, il a été enregistré à Nashville, Tennessee… Pourquoi ce choix de lieu d’enregistrement ?
Jean-Louis Murat : "ça faisait longtemps que j’avais envie d’aller à Nashville pour enregistrer… J’ai tourné à l’automne 2008, enregistré un dvd en studio (qui n’est pas sorti) à la fin de la tournée et deux ou trois jours après, je n’ai pas pu rester tranquille plus de 48 heures à la maison, j’ai dit "je veux partir enregistrer à Nashville !" C’était mi décembre 2008 et je suis parti là-bas mi février 2009, donc ça s’est mis en place très vite : j’ai travaillé les chansons en janvier/février. Je suis resté 12 ou 13 jours à Nashville, j’y suis allé les mains dans les poches, j’ai rencontré de super musicos et voilà… Après, j’ai attaqué la tournée de printemps et j’ai terminé l’album tout en continuant les concerts, c’était un peu fatigant mais ça y est, j’ai fini l’album hier (interview réalisée le 16 juin 2009) !

Qu’est ce que tu as ressenti en jouant tes chansons dans un endroit aussi mythique (Johnny Cash jouait souvent là-bas) que Nashville ?
JLM : C’est un autre monde ! 300 000 habitants, 100 studios d’enregistrement, des dizaines de millier de musiciens, une université de musique avec de nombreux d’étudiants… Donc, la ville respire musique ; le premier revenu de la ville, c’est la musique ! Il y a des musiciens partout, on y trouve les meilleurs studios au monde et les gens les plus sympa, je pense. A New York ou dans l’Arizona (ndr : pour l’album Mustango), c’était un peu de la rigolade ; à Nashville, j’avais l’impression d’être au cœur du sujet. Il y a beaucoup de gens qui vont là-bas pour bosser : Robert Plant enregistrait à la même période, Elvis Costello également, les Raconteurs et Jack White habitent là-bas, tout le monde connait les Kings Of Leon, qui sont du coin eux-aussi… Quasiment tous les jours, il y a des gens qui vont s’installer à Nashville, ça va devenir un endroit très très à la mode, avant que l’endroit ne disparaisse, je suppose… On trouve à Nashville un bon équilibre entre le moderne et le traditionnel, c’est super agréable.

J’ai eu la chance d’y aller fin décembre 2008, j’ai été impressionné par la qualité des musiciens qui jouent dans les bars...
JLM : T’as vu comment ils jouent ? Aah la la ! Et ça, c’est les laissés pour compte ! Tu vas boire un café à neuf heures du matin et il y a déjà des mecs qui jouent – super bien – pour les touristes. Après, ça sélectionne, sélectionne et à la fin en studio, tu n’as que les bons ! Je n’ai jamais travaillé avec d’aussi bons musiciens… Pourtant, j’ai enregistré à Londres, à New York, dans l’Arizona… Mais là, ça dépasse tout ce qu’on peut imaginer en sympathie, en simplicité, en compétence, en musicalité… ça m’a bluffé !

Est-ce que tu peux parler des gens qui jouent avec toi sur ce disque ?
JLM : Ce sont des musiciens qui travaillent régulièrement avec des gens qu’on connait tous. Je ne sais même pas par qui commencer, ils ont tous des CV incroyables, ils ont joué avec des centaines d'artistes, sur des numéros 1, sur des tubes… J’étais beaucoup avec le guitariste, Dan Dugmore, qui a joué avec James Taylor, Linda Ronstadt, Crosby Stills Nash & Young ; il a fait beaucoup de choses sensationnelles et on a pas mal sympathisé. Avec le bassiste également, je l’ai vu la semaine dernière, il jouait sur scène avec Lynyrd Skynyrd, c’est un super musicien de séances. Il y avait aussi un excellent batteur qui avait joué avec Dire Straits, Neil Young, et un musicien des Funk Brothers (les musiciens de la Motown) aussi… Si tu énumères les choses qu’ils ont faites dans leur carrière, tu ne sais plus où donner de la tête ! Mais plus ils ont la classe, plus ils sont sympa, donc ça s’est très bien passé, je n’ai eu aucun problème !

Quelle sera la tonalité du disque ? Le précédent était très calme, tu l’avais enregistré seul chez toi, celui-là va être comment, plus rock ?
JLM : Plus musical sûrement, je crois… J’ai beaucoup de mal à en parler car je suis le nez dessus, je viens juste de le finir. Qualité des chansons, qualité des musiciens, qualité du son ; après les gens jugeront mais en tout cas je pense ne jamais avoir eu d’aussi bonnes chansons, d’aussi bons musiciens dans un aussi bon studio. Tout est réuni pour que ça soit au mieux.

Est-ce que cela pourrait se rapprocher de ton autre disque américain, Mustango ?
JLM : Non, ça n’a rien à voir, la simplicité des gars de Nashville et la sophistication des New-Yorkais. A New York, ils étaient un peu "tarabiscotés" dans la façon d’aborder les morceaux et ils étaient un peu péteux. A Nashville, on est vraiment dans le Sud, ils arrivent au studio avec le Stetson, leurs bagnoles pourraves et ils voient les choses très simplement. Ils sont très efficaces et très simples. Alors, j’ai préféré Nashville, même si c’était différent… A Nashville, j’étais comme un poisson dans l’eau ! Je pourrais habiter Nashville sans problème je crois, je me sentais très bien là-bas.

"Où est le public ? J’aimerais bien qu’on me le dise ! Pour le rencontrer, il faudrait déjà savoir où il est !"

Je crois que tu as fini une partie de l’enregistrement chez toi en Auvergne, c’était les partie vocales ?
JLM : Oui, et quelques parties de guitares acoustiques et électriques parce que je n’avais rien emmené aux USA. Mais je n’ai pas fait grand-chose à la maison…

Il y des disques récents enregistrés à Nashville qui sont très bons, The Greatest de Cat Power, les albums des Raconteurs et The Dead Weather, le nouveau projet de Jack White… Ce sont ces disques qui t’ont donné envie d’enregistrer dans le Tennessee ?
JLM : J’ai tellement de disques… Mais les Raconteurs ont enregistré leur premier disque dans le studio Ocean Way, il y a une vidéo tournée là-bas. Tu dis "Raconteurs", les mecs ne savent même pas qui c’est, les Américains, ils sont bizarres ! ça fait très longtemps que j’avais envie d’aller à Nashville ; là, l’opportunité était bien, j’ai eu une bonne "fenêtre de tir" pour y aller. Je me suis dépêché aussi avant que ça devienne très à la mode, je pense que ça va le devenir rapidement ; c’est un peu le dernier endroit où on fait encore un peu de la musique me semble-t-il… J’étais parti avec des conseils de Kurt Wagner de Lambchop mais là bas personne ne connaissait Lambchop. J’ai bien contacté Wagner, je pensais rester plutôt dans le milieu indé mais quand je me suis rendu compte qu’ils étaient aussi sympa et efficaces (voire même plus) dans le milieu non indé, j’ai foncé !

Est-ce que tu en as profité pour te produire sur scène dans un bar de Nashville ?
JLM : J’avais fait ça dans L’Arizona, j’avais même participé à un show radio mais à Nashville, non. Le travail en studio était un peu trop intense pour ça… et puis ils sont tellement bons musiciens que j’aurais été un peu gêné, je crois…

Malheureusement ton album Tristan ne s’est pas beaucoup vendu, il était pourtant excellent… Est-ce que tu penses qu’avec cet album enregistré à Nashville ça va plus marcher en termes de ventes ?
JLM : ça me dépasse un peu ce genre de problèmes, ma responsabilité c’est de faire de bons disques, après ils rencontrent ou ils ne rencontrent pas le public… Où est le public ? J’aimerais bien qu’on me le dise ! Pour le rencontrer, il faudrait déjà savoir où il est (rires) ! Tant que je peux payer mes impôts ça va, j’essaie de faire de bons disques, après ça marche ou ça ne marche pas…

"Je ne sais absolument pas ce que les gens aiment, je n’en ai aucune idée ! Les maisons de disques ne savent pas non plus, les programmateurs radio, pas mieux, personne ne sait ! En tout cas, les gens n’aiment pas obligatoirement la qualité… Plus c’est tocard, mieux c’est ! "

Est-ce qu’en le composant ou en écoutant cet album tu as remarqué qu’il y avait des morceaux qui pourraient passer à la radio ?
JLM : Ben, là aussi, j’ai la machine qui est un peu cassée. Il m’arrive d’entendre parfois des titres à la radio, je me dis "ça c’est un tube" et ça ne marche jamais… Et chaque fois que j’entends un tube, je me dis "putain, si ça c’est un tube, je me la bouffe !", et ça finit par être un tube donc… J’ai plus trop la boussole pour ça, je crois. La première fois que j’ai entendu Roxanne, je me suis dit putain, ça va cartonner, et ok, ça a cartonné. Maintenant quand je dis que "ça va cartonner", et ça ne cartonne plus. Ça doit être l’age ou je ne sais pas quoi… Je ne sais absolument pas ce que les gens aiment, je n’en ai aucune idée ! Les maisons de disques ne savent pas non plus, les programmateurs radio, pas mieux, personne ne sait ! En tout cas, les gens n’aiment pas obligatoirement la qualité… Plus c’est tocard, mieux c’est !

Souvent tes textes reviennent sur des thèmes incontournables et éternels comme l’amour, le sexe et la mort... Est ce que c’est une nouvelle fois le cas sur Le Cours ordinaire des Choses ou bien Nashville t’as inspiré et tu avais un concept avant d’entrer en studio ?
JLM : Il me semble bien qu’il y a des chansons qui n’ont rien à voir avec ce que j’ai déjà fait, mais va savoir, c’est les gens qui pourront me dire après avoir écouté… J’ai des chansons de cowboys par exemple: Le Cowboy à l’âme fresh... Il ne me semble pas que ça parle des choses que tu évoquais. J’ai une chanson sur Notre dame D’Orcival… Je ne sais pas, je ne me rends pas compte, je n’aime pas trop faire d’auto analyse de ce que je fais, c’est un peu casse gueule. J’essaie de faire mon maximum en tout cas !

Est-ce qu’il y a un morceau avec le mot "amour" dans le titre ?
JLM : Houla, c’est sûr ! Un titre en anglais : Falling In Love Again. Le refrain est en anglais, on a enregistré avec une chanteuse américaine tout à fait sensas : on chante tous les deux "Falling In Love Again".

Comme Mick Jagger, tu disais qu’il fallait avoir une histoire à raconter aux journalistes pour chaque album… Est-ce que tu as prévu quelque chose ?
JLM : Je vais parler de Nashville ! Ces pauvres journalistes, il fait bien leur donner de la matière, si je recommençais à faire un disque chez moi, je n’aurais rien à dire, là au moins, on peut parler de Nashville ! Ce n’est pas la raison pour laquelle je suis allé là-bas mais une fois c’est fait, ça fait un "axe de communication", comme dit ma maison de disques… Allons-y pour l’"axe de communication" (rires) !

La sortie est prévue le 21 septembre chez V2 / Universal... Quels sont tes rapports avec eux ?
JLM : Quasi aucun…

Ils ont payé l’enregistrement quand même ?
JLM : Même pas… Ils distribuent le disque, c’est tout. Je me charge de tout. Il va y avoir un dvd avec le disque, je ne sais même pas s’ils l’ont vu, ils ont écouté le disque une fois, et terminé ! La pochette, je m’en occupe ! Je m’occupe du disque, du dvd, de la prod… Ils essayent de décrocher un passage sur Le Mouv’, ça devient maintenant le gros boulot des maisons de disques : essayer de caser un clip sur M6 et un passage sur Le Mouv’ !

Ils parait que sur le mouv’ pendant la journée il ne faut pas de titres avec de la guitare électrique ! Si tu veux passer sur Le Mouv’ en journée, il faut choisir un morceau sans distorsion, sinon ça risque de choquer les auditeurs !
JLM : Il y a de la guitare électrique sur tous les titres…

ça passera après 22h alors !
JLM : Ils mettent quoi alors ? Des synthès à la con (rires) ? Petit pont de bois ?

Des morceaux qui sonnent comme Cocoon, même si Cocoon, c’est le haut du panier…
JLM : Y’a pas de guitare électrique dans Cocoon ?

Heu, non…
JLM : Ah, ah, ah, je me disais aussi, y’a un truc qui va pas dans ce groupe !

Ils ne passent que des groupes qui sonnent comme du sous Cocoon ou du sous Herman Dune, tout se ressemble, c’est ça qui marche et c’est horrible !
JLM : Tu préciseras que c’est toi qui le dit, hein (rires) ! Ah, du sous Cocoon, c’est déjà quelque chose, ça doit être terrible !

Tu écris beaucoup de chansons, est ce que tu as parfois du mal à choisir celles que tu vas mettre sur tes disques ?
JLM : Non, tu sais, quand arrive le moment d’enregistrer, les meilleurs chansons s'imposent… Quand tu n’as pas idée d’enregistrer, tu te trimballes plein de chansons, mais quand tu dois faire un album, le stress monte et les chansons les plus évidentes s’imposent ; j’en ai enregistré douze cette fois, et il y en a onze sur le disque.

"A l’époque, j’avais les cheveux longs, j’étais habillé tout en blanc, j’avais un bâton et je marchais toujours pieds nus, j’étais une sorte de christ auvergnat."

Cette année sur ton site internet (www.jlmurat.com), tu as renoué avec la bonne habitude de mettre en ligne des morceaux inédits… Ce sont de vieux morceaux, des live ou des compositions plus récentes ?
JLM : L’an dernier j’étais parti sur 52 chansons, une par semaine, à mettre sur mon site internet ; je me suis arrêté à 36 parce que ça n’intéressait pas la maison de disques. Je choisi parmi ces 36 morceaux, ce sont des chansons comme je fais chez moi, tout seul avec ma petite guitare. Je crois que ça plait, ils aiment bien ce qui gratos ces enfoirés d’internautes ! C’est comme dans les kermesses, sur le Tour de France ou dans les supermarchés, chaque fois qu’on propose un truc gratuit, ils trouvent que c’est top.

Tu te plaignais il y a quelques temps de n’avoir aucun retour sur ces inédits… ça a changé ?
JLM : Ah, non, non (rires) ! Tu peux te retrouver avec des chansons écoutées plusieurs milliers de fois, mais il n’y a pas une seule personne qui dit "ah, c’est sympa !". Il y a peut être deux commentaires par mois, c’est très très frustrant… Il peut y avoir 2000 personnes qui écoutent sur 24 heures, et pas un mot, même pas "zut !" !

Il y a un problème de communication avec internet…
JLM : Il n’y a aucune communication ! Généreusement, je balance des chansons inédites comme un pauvre con, ce qui représente beaucoup de travail et d’investissement personnel et puis c’est ta vie aussi que tu mets là dedans... Mais ça ne vient pas à l’idée des gens de se manifester !

C’est un peu triste ! Tu as mis en ligne une reprise du Chant des Partisans en hommage à Maurice Druon…
JLM : On avait fait ça avec Denis Clavaizolle début années 90 je crois, c’est une magnifique chanson, je l’ai toujours adorée. C’est un internaute qui m’en a parlé, je l’ai mise en ligne et ça a beaucoup plu aux gens, je crois… Faire le Chant des Partisans à l’époque, c’était pas très tendance, aie, aie, aie !

Il y a un autre chanteur qui a adapté cette chanson, c’est Leonard Cohen, qui a fait un retour sur scène récemment… Ce retour t’a intéressé… ou pas ?
JLM : (Soupir) Je ne sais pas, être et avoir été, c’est toute la question ! Il a tellement claironné qu’il refaisait ça pour se faire des finances saines, les concerts coûtent une fortune… C’est sûrement très bien mais moi ça ne me dit rien du tout. Je l’ai vu sur scène fin années 60 début années 70, je préfère rester sur ce souvenir-là, plutôt que d’aller voir une tournée à la Johnny Hallyday, une tournée pour vendre des t-shirts. C’est un peu décevant de la part de ce pauvre Leonard…

Il s’est fait piller par sa manageuse...
JLM : Il n’avait qu’à pas la sauter gratos ! C’est de la blague ça ! C’est un malin, Leonard… Sinon, j’ai eu une longue conversation téléphonique avec Leonard Cohen une fois : j’avais repris une de ses chansons (ndr : Avalanche), on était d’accord tous les deux pour se parler, on a eu un rendez-vous téléphonique, c’était très très bien, j’étais très content qu’il connaisse ce que je faisais, je reste sur ce souvenir. Après, ça s’était mal passer, je devais l’interviewer pour Les Inrocks et pour France 2, le rencontrer et passer une journée avec lui, c’est là que son fils aîné est mort sur un tournage de film je crois, il a annulé... Et nos rapports un peu intimes se sont arrêtés là. On était un peu partis pour devenir assez proches mais je ne suis pas du genre à relancer la machine. On était quand même restés deux heures au téléphone, j’en garde un excellent souvenir !

Quand tu l’as vu scène est-ce que c’était au festival de l’Ile de Wight en 1970 ?
JLM : Oui, entre autres, tout à fait. Je crois qu’il est arrivé sur scène sur un cheval blanc, complètement tocard ! les musiciens jouent, on voit arriver un pauvre canasson et descend Leonard Cohen (rires) !

ça me fait un petit peu fantasmer ce festival de L’ile de Wight, est ce que tu peux revenir sur les rasions qui t’ont poussé à partir là-bas ?
JLM : Tu es sur ? C’est pour mes 17/18 ans, je suis parti pour l’affiche ! Tu te barres du bahut, tu pars en stop, tu vas là-bas et puis c’est tout, tu te démerdes avec des gens, qui t’hébergent, te donnent à bouffer. A l’époque, j’avais les cheveux longs, j’étais habillé tout en blanc, j’avais un bâton et je marchais toujours pieds nus, j’étais une sorte de christ auvergnat. Je me suis tout tapé, j’ai tout vu ! Tony Joe White, les Doors, les Who, c’était super, Santana, c’était super bien, Miles Davis, Joni Mitchell… Le truc qui a le plus cartonné, c’est Free avec All right Now, il y avait aussi Rory Gallagher avec Taste… Je me souviens beaucoup de Tony Joe White avec Donald "Duck" Dunn le bassiste d’Otis Redding, ils étaient en trio, c’était vraiment sensas ! J’ai un disque live en Suède, un pirate je crois, de cette époque là, c’était vraiment super ! Il y a des trucs que je n’avais pas supporté, des trucs à la con, j’avais pas du tout aimé Jimi Hendrix par exemple, ça fait mauvais genre, ça. C’était nul ! Il était presque mort ! Il a bien fait de mourir, je peux te dire que ce n’était pas terrible…

"Les Trotskistes de 1970 avaient failli tout faire péter à l'Ile de Wight, ils disaient "regardez, c’est le triomphe du capitalisme ces guitares saturées, ça craint !" Maintenant, ils doivent avoir tous les disques de Benabar, c’était bien la peine de vouloir couper le jus à Jimi Hendrix !"

Comment était l’ambiance pendant le festival ? C’était l’orgie alcool, drogue, sexe ?
JLM : Les gens étaient là pour la musique, tout le monde était défoncé… L’alcool, pas tant que ça : ils buvaient de la bière comme font les Anglais, mais rien de plus. Alors le sexe, je suis toujours sidéré d’entendre ces trucs là : ado, j’ai pas mal tourné dans ces milieux là et j’ai jamais vu tout le monde baiser avec tout le monde. C’est une sorte de fantasme qu’on a maintenant. C’était comme maintenant, et même pire que maintenant ! Ce n’est pas pas parce qu'il y avait des nanas sans soustingue ou qui montraient leurs fesses que tout le monde pouvait en faire un tour. Chaque fois que j’entends parler de cette période là, je me dis "mais qu’est ce qu’ils racontent", c’est n’importe quoi !

J’ai vu des images de Woodstock, ça avait l’air chaud quand même !
JLM : Mais bien sur, oui mais c’est pas parce qu’il y en a deux ou trois qui s’envoient en l’air dans de la boue qu’il faut généraliser sur un million de personnes ! C’était beaucoup plus conventionnel qu’on pourrait le penser. Il y avait des Français, les quelques centaines qui avaient loupé 68, des Trotskistes qui ont failli faire exploser tout le festival, ils ont tout pété. Tous les artistes les insultaient… Une espèce de connerie française, donc là, tu avais honte, tu disais "je suis Suisse ou je suis Belge" mais il fallait surtout pas dire que tu étais français, je te le dis tout de suite. A Wight, on était déjà les tocards de chez les tocards ! Ils avaient failli tout faire péter, ils disaient "regardez, c’est le triomphe du capitalisme ces guitares saturées, ça craint !" Tout le monde les regardait avec des yeux comme ça en disant "ils sont tarés ces Français" et effectivement, ils étaient tarés ! Maintenant, ils doivent avoir tous les disques de Benabar, c’est bien la peine de vouloir couper le jus à Jimi Hendrix ! Les commentaires qu’on lit maintenant sur les années 70 sont archi faux, j’ai connu ça, ça n’a jamais été partouze, machin, tout ça… Les gens se défonçaient, il y avait un peu d’amphétamines et de la bière, mais je trouve que maintenant, c'est plus débridé !

Comme Leonard Cohen, un autre artiste de cette époque continue à tourner, c’est Neil Young… Est-ce que tu aimerais continuer aussi longtemps que lui ?
JLM : Ouais, c’est bien de faire de la scène, enfin, moi, ça me plait… C’est quelque chose d’assez inexplicable, je crois qu’il n’y a que les gens qui le font qui peuvent comprendre ce qui se passe sur scène. Tu n’as pas envie, ça te fait chier, cinq minutes avant, tu te dis "c’est quoi ce délire ?" et puis pendant une heure et demie, tu éprouves des sensations que plus jamais tu ne vas retrouver dans ta vie. Donc, tu as toujours envie d’y retourner. Tu as l’impression, surtout en jouant en solo, que la vraie vie intense que tu cherches, c’est pendant l'heure et demie du concert. Tu as envie de recommencer même si c’est très ennuyeux à coté. Quand tu as goûté à ces sensations sur lesquelles tu n’arrivent pas à mettre des mots, tu ne peux plus t’arrêter ; Neil Young et Bob Dylan c’est pareil pour eux je pense. Il n’y a vraiment que Johnny Hallyday ou Mireille Mathieu pour dire "j’arrête les tournées !" Si tu fais de la musique, tu n’arrêtes jamais les tournées.

Cela dit, la fin des tournées de Johnny Hallyday, c’est plutôt une bonne nouvelle !
JLM : Penses-tu, il ne va jamais s’arrêter, c’est une blague ! En interview, il commence à dire "comment ? Je n’ai jamais dit que j’arrêtais de tourner !"

"Bashung était extrêmement important, il servait de référence... C’est un ami (ou une connaissance tout du moins) qui s’en va, une certaine façon de faire de la musique aussi… Je ne pense pas qu’il soit remplacé..."

Il y en a un qui a arrêté les tournées par la force des choses, c’est Alain Bashung, qui a passé l’arme à gauche. Tu le connaissais un petit peu, ça t’a attristé ?
JLM : D’abord, je pensais aux enfants, à sa femme… Après tu te dis, "putain la vie est courte, ça va être moi le prochain sur la liste". En dehors du coté strictement sentimental et de la façon très personnelle dont on peut être touché par la disparition, il était extrêmement important, il servait de référence même si on n’était pas les meilleurs amis du monde, on avait beaucoup d’amis communs. C’est un ami (ou une connaissance tout du moins) qui s’en va, une certaine façon de faire de la musique aussi… Je ne pense pas qu’il soit remplacé, c’était bien particulier.

Je me disais que c’était bête de ne pas avoir collaboré ensemble. C’est quelque chose qui t’aurait plu ?
JLM : On me l’avait proposé il y a des années parce qu’on avait un ami commun… C’était pour chanter un truc à deux. Moi, ça ne m’a jamais traversé l’esprit. Ça ne me serait pas venu à l’idée de proposer des textes à Bashung.

Qu’est ce que tu écoutes en ce moment ?
JLM : J’ai pas eu beaucoup de temps avec la tournée et l’album mais j’aime beaucoup le dernier PJ Harvey, qui est un super bon disque, comme le précédent d’ailleurs. Ça ne va pas marcher, ça va être un flop. Plus ses albums sont excellents, moins elle en vend, c’est désespérant mais c’est encourageant aussi : c’est à dire qu’il ne faut pas aller obligatoirement dans le sens du public.

"Quand le mec de Cocoon faisait des chansons en français, ça sonnait comme du sous De Palmas, donc heureusement qu’il fait du Cocoon ! "

As-tu écouté les sorties du label Kutu Folk, qui est basé à Clermont-Ferrand, St-Augustine, Pastry Case, Leopold Skin et The Delano Orchestra ?
JLM : Oui, ça j’ai écouté, j’en connais quelques uns : St Augustine et les "Delanoé" comme je les appelle (ils n’aiment pas d’ailleurs !)… C’est très bien, je déplore qu’ils ne chantent pas en français, c’est ce que je leur dis tout le temps quand je les vois, je leur dis "vous ne vous faites pas chier, quoi !" Voilà, mais je trouve ça très très bien ; je fais un peu le vieux con à leur dire d’essayer le français. Je sais aussi les difficultés du truc ; quand le mec de Cocoon faisait des chansons en français, ça sonnait comme du sous De Palmas, donc heureusement qu’il fait du Cocoon !

C’est vraiment dur d’écrire en français, ce n’est pas donné à tout le monde… Je crois que les premières chansons de Cocoon en français n’était pas concluantes et qu’après il les a refilées à Julien Doré. Le résultat n’est pas très bon...
JLM : C’est difficile en français… Je suis d’une génération où on n’a pas de disques en français à la maison mais il était impensable de chanter en anglais pour nous, donc il fallait se taper le français. Quand j’entends les mecs d’ici qui chantent en anglais je me dis que l’énorme difficulté, c’est ça, c’est pas tellement la musique ou les ambiances… Il chantent en anglais, c’est super bien, ça fait penser à plein de choses mais je leur dis "chantez en français" parce que votre petit accent de Beaumont (ndr : près de Clermont-Ferrand) ou de Châtel Guyon fait un peu rigoler, quoi… T’arrives à Nashville et tu fais écouter un truc en anglais avec l’accent de Châtel-Guyon, tout le monde rigole ! C’est bien de leur dire… Je sais bien toute la difficulté de chanter en français, parce que toute la sensibilité des gens se fait par la langue anglaise ou des consonances anglaises. Rester pur et dur comme moi je peux le faire, c’est pas facile !

ça me fait penser au groupe Holden, qui écrit de très bons textes en français et qui est passé en juin 2009 à Clermont devant 15 personnes... Tu as gardé contact avec eux ?
JLM : Ah, oui, tout à fait, je les ai eu la semaine dernière au téléphone. Je les aime beaucoup, ils ont une super mentalité, ils sont très doués, ils galèrent comme c’est pas permis mais ils ne cèdent pas à la facilité. J’ai beaucoup d’estime pour des gens qui se comportent comme ça ! On choisi aussi ses amis, hein… Je déplore que ça ne marche pas pour eux mais ce sont des gens excellents qui font d’excellents disques…

"L’ASM fait une sorte de hard FM dans son jeu, Perpignan fait un genre de pub rock ; moi, je préfère le pub rock au hard rock FM !"

J’ai une question un peu triviale sur L’ASM… As-tu regardé la finale du championnat de France contre Perpignan ? Qu’est ce que tu as pensé de cette énième défaire en finale ?
JLM : Y’en a marre des losers, ça nous a fait à tous, Auvergnats, une image de losers ; j’étais à Paris les quinze derniers jours, tout le monde me tombait dessus en disant "vous êtes vraiment nuls", j’en ai ras le bol ! De toute façon, c’est une équipe de nuls, c’est bien fait : l’ASM fait une sorte de hard FM dans son jeu, Perpignan fait un genre de pub rock ; moi, je préfère le pub rock au hard rock FM ! Ils n’ont qu’a arrêter de s’habiller en jaune et ils n’ont qu’à quitter Clermont-Ferrand ! A mon avis, c’est le seizième homme qui ne va pas dans cette équipe : ils ont un public de losers qui les attire au fond. L’ASM a un épouvantable public !

La Coopérative de mai avait pour projet d’encourager les groupes auvergnats à enregistrer un hymne pour l’ASM, est-ce qu’ils t’ont contacté ?
JLM : Ce n’est pas la meilleure idée de la Coopé ! Je pense que j’ai été contacté mais ma femme ne m'a même pas fait suivre, elle savait ce que j’allais en penser ! Je ne fais pas des disques pour composer des chansons à boire pour des losers !

On termine cette interview avec tes projets pour fin 2009 et 2010...
JLM : Je viens de terminer le disque, il sort le 21 septembre 2009. Cet été, j’enregistre la BO d’un film et puis après je ne sais pas…"

A lire également, des entretiens avec Murat en novembre 2006 (sur Taormina), octobre 2004 (sur A bird on a poire), octobre 2003 (sur Lilith) et juin 2003 (sur le concert pour Koloko)…

Sites Internet : www.jlmurat.com, www.myspace.com/jlmurat, www.facebook.com/jeanlouismurat, http://twitter.com/jeanlouismurat, www.leliendefait.com, www.v2.fr, www.taormina.fr, www.dailymotion.com/user/Jean-Louis-Murat, www.dailymotion.com/Jean-Louis-Murat.


auteur : Pierre Andrieu - pierre@foutraque.com
interview publiée le 22/09/2009

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