23/02/2020  |  5313 chroniques, 171 interviews sur foutraque  |  dernière mise à jour le 22/02/2020 à 15:55:31
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Etienne Daho

Toulouse
novembre 2003

Après avoir cédé aux "sirènes" de l'électronique (Eden) et du lyrique (Corps & Armes), Etienne Daho se dévoile sous un jour plus sobre, au travers de l'élégant et inattendu Réévolution.
C'est dans un sympathique bar-musical toulousain que "l'archange" de la chanson-pop française nous reçoit pour évoquer ce nouvel opus, ainsi que d'autres sujets qui lui tiennent à cœur:

La participation de Marianne Faithfull sur Réévolution, c'est un peu le fruit du hasard, d'une rencontre à un moment donné, ou c'est un choix mûrement réfléchi car tu as estimé que son univers, sa voix collait parfaitement avec ce que tu avais en tête ?
Etienne Daho: Marianne, en fait, on avait travaillé ensemble sur son précédent album Kissing Time, et je l'avais déjà croisée à pas mal de reprises. On a appris à bien se connaître, surtout depuis qu'elle a séjourné une semaine à la maison…D'un coup, tu as toute "l'aristocratie du rock" qui "déboule" dans ton salon, c'est assez impressionnant…J'ai écris cette chanson qui s'appelle Les liens d'eros, qui traite du rapport "sado-maso mental" dans le couple, et je me suis aperçu que ce titre avait des accointances avec le bouquin de Léopold Sacher-Masoch, La vénus de fourrure. Il se trouve que Marianne est la petite-fille de cet écrivain, il m'a donc paru logique de la faire participer à ce titre.

Sur le titre L'Orage, tu sembles évoquer tes relations avec la religion. Je voulais savoir si c'était un texte qui, de manière générale, parlait de tes doutes par rapport à la religion, ou si celui-ci était plus précis, et évoquait tous les crimes et exactions commis au nom de Dieu ces dernières années ?
Exactement, je suis très content que tu me poses cette question, car il me semble qu'au nom du Bien, toutes les horreurs ont été permises et commises. Moi, je n'ai pas d'objet de culte, je ne suis pas baptisé, je n'ai pas de confession particulière mais néanmoins, je ressens une "vague" sensation, quelque chose qui est en moi dont j'ai du mal à parler (…) Comme si je n'étais pas seul, comme si quelqu'un me guidait quand ça va vraiment mal (…) Petit à petit, j'ai pris conscience d'un "truc" que je ne connaissais pas…Cet album est vraiment imprégné de toute cette année "monstrueuse", je pense au tremblement de terre en Algérie, à la guerre en Irak jusqu'à l'affaire "Trintignant/Cantat". Il y a vraiment eu des choses extrêmement dures "émotionnellement", qui m'ont poussées à réagir, à critiquer. Je ne voulais pas me contenter de rester dans la "petite culpabilité de circonstance", même si je suis conscient que ça ne reste que de "petites chansons légères", et que les "protest-songs" les plus fortes n'ont jamais changé le monde…En tout cas, c'est des chansons qui te font grandir, qui te procurent une émotion, ce qui n'est déjà pas si mal…

Quand tu commences à réfléchir sur un nouveau disque, est-ce que tu essayes de trouver un fil conducteur entre les chansons, pour donner une cohérence au tout, ou est-ce le cadet de tes soucis ?
Un album, c'est comme une vision. Je pars souvent avec un titre en tête et je trouvais que le mot "réévolution" avait une belle énergie. J'ai commencé à travailler avec le guitariste Vincent Mounier sur des chansons très "à poil", guitare et voix. Une tendance s'est dessinée très rapidement sans qu'il y ait forcément un concept sonore derrière ou un quelconque parti-pris. Ce qui n'était pas le cas sur Eden ou sur Corps et Armes qui étaient tous deux nettement plus conceptualisés. Avec cette nouvelle démarche, j'ai eu l'impression de "fermer une porte", de passer à autre chose, avec des titres moins léchés, moins sophistiqués…c'était plutôt ça que j'avais envie d'entendre.

On parle beaucoup actuellement de l'émergence d'une nouvelle chanson française, avec notamment Vincent Delerm, Benabar, Benjamin Biolay, Keren Ann. Est-ce que tu portes un regard bienveillant sur cette nouvelle génération d'artistes, ou est-ce que tu les considères comme "d'insupportables oppresseurs" qui te piquent des parts de marché ?
C'est des artistes que j'écoute et je trouve ça plutôt bien…Mais sincèrement, je me sens plus proche de Air, Phœnix ou Cassius, même si on est dans des disciplines parallèles et très différentes. Ce sont des amis de cœur, ce sont "vraiment" des amis…voilà, ce sont mes "potes". Et je ressens mieux leur univers plutôt qu'une musique qui est censée être plus proche de moi, sous prétexte que je fais de la chanson.

On te sait grand fan de musique devant l'éternel, que ce soit de pop-indé, d'electro ou de chanson française. Est-ce qu'en 2003, où on a l'impression diffuse d'avoir fait le tour de tout, où les nouveaux styles émergents font preuve d'une démarche très nostalgique, est-ce que dans ce contexte ta curiosité pour la musique et les nouveaux groupes reste intacte ?
Intacte. Et j'ai de plus l'impression que certains réinventent la pop, comme ça pu être le cas sur le nouvel album de Blur que j'adore. Je le trouve vraiment intéressant dans le sens où il est vraiment "tête chercheuse", avec une production incroyable et en même temps des morceaux "à l'arrache". Je suis allé les voir la semaine dernière à L'Olympia et j'ai vraiment regretté qu'ils ne jouent pas Sweet Song ! C'est eux qui me viennent d'abord à l'esprit, mais j'écoute également pas mal de vieux truc, notamment les Beach Boys sur lesquels je fais une grosse fixation !

Avec le recul, qu'est-ce que tu retiendras de la décennie 90 concernant ton parcours musical ? C'est une décennie qui a été particulièrement ingrate pour pas mal d'artistes issus des années 80, où tu as connu le succès avec Paris Ailleurs ainsi que le relatif échec d'Eden qui a été mal compris à l'époque. Est-ce que maintenant tu considères ces 10 ans comme un passage délicat qui t'a poussé à te réinventer ? Ou tu en as une autre vision ?
Ecoute, j'en ai la vision de quelque chose d'assez cohérent, parce que la cohérence, heureusement, n'est pas liée aux chiffres de vente. Pour moi, la "vraie" cassure s'est faite après Paris Ailleurs, car s'en est suivit une période de doute où je me suis posé pas mal de questions… Est-ce que je devais me consacrer à la production, continuer à chanter ? C'est vraiment le projet avec St Etienne en 1996 qui m'a redonné l'envie d'écrire un disque. Puis s'en est suivi Eden en 1997 qui reste mon album préféré. Ce fût également une "étape" obligatoire pour moi, même si je m'en suis pris "plein la tronche" à sa sortie. Mais maintenant, avec le recul, je m'aperçois qu'il est devenu le disque préféré des gens qui aiment bien mon travail…

www.etiennedaho.com

auteur : Olivier Marin - olivier.marin@foutraque.com
interview publiée le 03/12/2003

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