23/11/2017  |  4913 chroniques, 162 interviews sur foutraque  |  dernière mise à jour le 22/11/2017 à 15:26:04
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A Singer Must Die : Elégance et raffinement pop




Il y a de fortes chances que si je vous faisais un Blind Test avec un des titres du nouvel et 2ème album d’A Singer Must Die, vous me sortirez d’emblée le nom d’un groupe pop anglais. Et vous aurez « presque » tout faux, car A Singer Must Die est un groupe 100% français et Angevin, mais avec une musique 80% anglais dans le style. En effet ASMD nous a révélé un somptueux album pop (avec un homme à la moto) au son très raffiné (école Marc Almond/Divine Comedy/The Smiths) tout en gardant les pieds chez nous pour l’aspect littéraire et poétique. Manuel (Ferrer) et Manuel (Bichon) répondent à nos questions.

Un premier album en 2007, un 2ème en 2014, avec une nouvelle équipe. A Singer Must Die est-il un groupe à géométrie variable qui réapparait comme par enchantement ?
Manuel Ferrer : Apparaître par enchantement est une idée plutôt séduisante (rires). Après la fin du duo en 2007, j'ai dû repartir sur le peu qu'il me restait, je ne me sentais plus le dépositaire de grand-chose. Il a fallu tout reconstruire, chasser les périodes de doutes. C'est en 2011 que j'ai réuni ce nouveau groupe tel qu'il existe aujourd'hui. Je suis très admiratif de la manière dont chacun a été très respectueux de ne pas tout renverser, de conserver l'esprit du premier album. Ma rencontre avec Manuel Bichon a permis de composer peu à peu un nouveau répertoire.

Pourquoi le premier album s’est retrouvé sur un label anglais ?
On avait eu quelques propositions, mais celle de Grand Harmonium était celle qui nous excitait le plus. Un label modeste mais qui véhiculait un esprit fort et humain, il avait notamment pour signature Steve Adey. La chose la plus frustrante est que je n'ai pas réussi à trouver un distributeur ici en France. Je me suis démené comme j'ai pu avec l'aide du label, mais le contexte était devenu compliqué, avec la distance : plus le temps passait, plus les chances de sortir le disque ici se réduisaient à la vitesse grand V. Résultat, on ne le trouvait que dans les bacs en Angleterre. En France, il fallait le commander en import.

Comment s’est créé le groupe A Singer Must Die ? Quel a été le point de départ qui a donné l’envie de se lancer dans l’aventure d’un duo/groupe ? Manuel, qu’est ce qui t'a donné l’envie de composer ?
Je me souviens qu'étant gamin, je m'amusais à chanter sur les faces B de 45T qui ne proposaient que la version instrumentale du tube. Je partais sur une mélodie qui avait peu à voir avec l'original (rires). Je serais bien incapable de me souvenir de l'artiste ou de l'album qui aura été le déclic, il y en a eu tellement, j'absorbais tout, j'ai le sentiment que la musique faisait partie de moi. J'ai rencontré un musicien vers l'âge de 18 ans alors que je faisais de la radio, il m'a embarqué dans une première aventure de groupe. En ce qui concerne A Singer Must Die, la première rencontre s'est construite autour de choses beaucoup plus précises : je tombe avec quelques années de retard sur une compilation des Inrockuptibles qui incluait un titre d'Elliott Smith. C'était déjà l'époque de son dernier album « Figure 8 », et je me suis mis ensuite à dévorer tout ce que je trouvais sur lui. Sa mort a fait ressurgir tout un tas de titres inédits, des démos fantastiques qu'on ne trouvait que sur des sites web US.

Le nom du groupe vient d’un titre de Leonard Cohen. Pas peur d’être enfermé dans une référence, un nom ?
Aucune crainte non, d'autant qu'il n'y a aucune filiation musicale directe avec Cohen. Ce choix de nom est avant tout un acte d'admiration, j'aime beaucoup la multitude d'interprétations que permet ce titre, notamment autour du « must » : doit, se doit de mourir. Je l'entends comme quelque chose d'extrêmement vivant. J'ai emprunté ce nom avec une bonne dose d'inconscience je pense...J'avais fini par oublier totalement la référence à Cohen, et ce sont finalement certaines retombées dans la presse qui font ressurgir l'allusion au songwriter, et souvent pour de très beaux parallèles. On ne peut qu'en être touché.

Entre les 2 albums, Manuel, tu as tenté l’aventure solo, mais sans résultat. Pourquoi en solo, cela n’a pas fonctionné ?
Dieu merci, ces chansons n'auront jamais franchi le seuil de ma porte ni même de mon casque (rires). N'étant pas instrumentiste, je peux difficilement faire exister ce que j'ai en tête. Certains textes de cette période sont réapparus, ont été réadaptés pour ce nouvel album. Le seul point positif est que je n'ai pas cessé d'écrire à cette époque-là, ça m'a donné du courage.

Comment a été construit le nouvel album Venus Parade ? Petite présentation de l’équipe, et des conditions pour l’enregistrement de l’album, notamment avec le producteur Ian Caple ?
L'émulation avec Manuel est la meilleure façon que je connaisse pour dépasser ce qu'on avait pu imaginer au départ. Je ne connais rien de plus stimulant que d'essayer de se surprendre en permanence l'un l'autre, d'essayer de sortir de ses automatismes. On a fonctionné dans un apport mutuel, c'était exaltant. On avait conscience qu'on ne devait en rien se poser de limites, quelles qu'elles soient, c'était sans doute la seule règle. Toutes les prises instrumentales ont été faites dans son home-studio, ce sont les voix que j'ai réenregistrées chez Ian Caple. Des conditions idylliques avec un producteur qui sait créer un environnement d'une très grande simplicité, tout en étant magique. C'est fabuleux d'avoir pu vivre une collaboration avec quelqu'un qui n'a qu'une envie, tirer le meilleur de toi-même pour faire sonner ces chansons. Dans sa méthode de travail, Ian n'hésite pas à proposer plusieurs options, et respecte nos choix in fine. L'homme est à la fois très chaleureux, amical et discret, nous ne pouvions pas imaginer meilleur enthousiasme pour cette aventure.

Entre le travail maquette avec les membres du groupe et la cuisine/le passage entre les mains d’Ian Caple, qu’est ce qui s’est passé ? Tu peux nous parler de l’atmosphère du studio Yellow Fish ?
Ian Caple est un magicien, d’un coup de baguette il a su éclaircir nos mix et faire ressortir certains arrangements qui pouvaient sembler noyés dans la multitude d’instruments. Il a été de très bon conseil sur certaines intonations de voix, très sensible aux paroles et au fait qu'il fallait les mettre en valeur. L’atmosphère du studio est vraiment extraordinaire, chargée d’histoire tout comme le bureau de Ian, rempli d'objets rares, de souvenirs qui nous semblaient tout autant familiers. Ce sont les conditions idéales : je me suis senti comme chez moi, mais entouré de tout un tas d'éléments qui transposent ailleurs et donnent ce parfait supplément d'excitation. Je mesure combien il nous a insufflé une confiance inouïe.

Tous les sons que l’on entend, notamment toutes les cordes, ont-ils été réalisés avec des instruments ou bien l’aide de l’ordinateur a été nécessaire ?
Manuel Bichon : La plupart des instruments classiques de l’album sont virtuels. Aujourd'hui, il devient assez difficile de distinguer les instruments organiques des instruments virtuels. Dans les deux cas, les contraintes sont les mêmes : une mauvaise partition exécutée virtuellement ne sonnera pas mieux si elle est jouée par un musicien. Cette deuxième option a un inconvénient, le musicien qui jouera ta partition te fera certainement remarquer si c’est mauvais ! (rires). Blague à part, rien ne peut remplacer l’interprétation d’un musicien ou d’un orchestre classique et la chaleur sonore qui en découle. C’est d’ailleurs un objectif pour l’enregistrement de nos prochains albums.

Dans une interview, tu as dis que tu aimerais « un jour » faire un concert avec un grand orchestre. Si tu veux convaincre un orchestre pour accompagner ASMD tu peux lancer ici à Foutraque.
M. F. : C’est une envie que j’ai depuis longtemps, bien avant mon arrivée dans le groupe, j’avais fait quelques compos très orchestrées que j’écoutais en boucle en fantasmant l’idée d’un live, avec grand orchestre, ça ne m’a jamais quitté. Tu ne fais donc pas si bien dire car on aura cette belle occasion au printemps prochain à Angers, avec l'Orchestre de Chambre d'Anjou composé d’une vingtaine de musiciens. Du coup, le rêve commence à se matérialiser, c’est une vraie organisation, beaucoup de travail en termes d'arrangements, des lignes additionnelles qu'on a envie d'essayer, de transposer par d'autres instruments...Si l'appel est lancé, profitons-en ! Ce serait un bonheur de pouvoir reproduire cette formule dans plusieurs villes en France, nous y sommes prêts.

Le style musical ASMD est à dominante pop, avec un son très raffiné. Vous pouvez nous dire comment vous êtes arrivés à ce son « presque parfait »?
C'est ce « presque » qui nous donne envie d'aller encore beaucoup plus loin...car nous en sommes loin, je l'espère bien. J'aime sentir le fait qu'il y a des gens derrière les chansons, des sons et des instruments qui ne sont pas là pour faire de la figuration, qu'ils aient un sens, qu'ils se donnent un sens entre eux, parfois inattendu. L'art pour l'art, ce n'est pas du tout dans notre projet, une chanson est tout sauf un exercice de démonstration. Une chanson n'est pas là pour être intéressante, être un objet qu'on observe, il faut qu'elle touche le cœur. Sans qu'on en ait vraiment parlé entre nous, je crois qu'on court après les choses les plus harmonieuses possibles. Qu'on se refuse à toutes sortes de dissonances qui ne nous ressembleraient pas. Manuel n'a pas procédé en ajoutant des sons, mais plus souvent en travaillant à l'inverse, il commence souvent par composer avec une pléthore d'instruments. Il fait partie de ces esprits bouillonnants où les idées fusent dans tous les coins ! On a souvent travaillé dans ce sens-là : supprimé certains arrangements, certaines parties de lignes de chant, pour mettre en avant ce qui nous semblait être essentiel aux chansons et éviter tout bavardage.
M.B. : Je pense que ça vient des chansons qui ont sans doute déjà ce goût bien avant que je sache la manière dont je les arrangerai. Avec la voix et les mélodies de Manuel, je sens que je peux aller dans une multitude de directions, avoir une très grande liberté dans ce format « pop ». C'est plus un état d'esprit qu'un style musical, d'ailleurs.

Comment à partir de rien, ou juste un son, un mot, composer une chanson qui deviendra un miroir, une étincelle, un fragment d’un ensemble qui deviendra la signature de ASMD ?
M.F. :Si on le savait, ça annoncerait sans doute une victoire très amère (rires). A vrai dire, je ne sais pas faire de chansons, et j'en suis toujours là. Je suis incapable de produire quelque chose s'il n'y a pas d'interaction avec un autre musicien, à la manière d'une flamme et d'une mèche. A chaque fois que l'on créé une nouvelle chanson avec Manuel, j'ai toujours le sentiment qu'une quantité de choses m'a échappé, ça tient du miracle. J'ai d'ailleurs la trouille récurrente de perdre l'émotion initiale à chaque fois qu’on revient sur une chanson naissante, de ne pas retrouver le jour où on s'est dit en la faisant qu'on tenait quelque chose de solide.

Manuel, tes textes parlent beaucoup de sentiments, d’amour…, ça reste pour toi un des thèmes universels ? Ce n’est pas ringard de parler encore et toujours d’amour en 2014 ? L’amour est pour toi l’essence même de la pop music ?
C’est justement parce qu’on ne vit pas dans le monde de Oui-Oui qu’il est grand-temps de retrouver ce qui nous lie et ce que nous avons perdu. L’amour le seul thème capable d’entrer en résistance dans un environnement déboussolé parfois cynique, narquois, dévastateur qui tend à nous contaminer, et qui peut finir par nous miner tout court. Les humiliations au quotidien ne manquent pas. Il y a encore des choses infinies à laisser filtrer à l’intérieur de ce sentiment-là : le titre « A Right Arm Beyond Love » qui clôt l’album a pris une tournure que je n’avais pas prévue. J’ai perdu mon père avant que le mixage ne soit finalisé, et je tenais à lui dédier une chanson. C’est celle-ci qui s’est imposée d’elle-même, j’ai changé certaines parties du texte mais j’avais déjà envisagé de la proposer pour un chant masculin/féminin en duo. De fait, ces circonstances ont basculé la chanson en-dehors de la sphère classique de la chanson de couple pour l’amener vers quelque chose de sans doute plus inhabituel, elle peut être interprétée et entendue comme un duo frère/sœur.

Quand on écoute votre musique, l’aspect « théâtral », teinté de romantisme, avec sa touche d’émotion est omni présente. Le frisson à fleur de peau est-il nécessaire dans le résultat final d’une compo ?
Sans émotion, pas de chanson. On s’est attaché à l’intensité pendant toute l’élaboration de ces chansons, à fuir ce qui nous paraissait tiède. C’est une autre étape ensuite que d’imaginer un instant qu’elles peuvent faire circuler des émotions fortes chez d’autres. On a hâte que ces chansons puissent trouver une nouvelle vie sur scène, qu’elles prennent l’air, il faut accepter de ne plus les tenir en laisse. Ou alors se procurer une laisse extensible, cet objet est une invention géniale (rires).
M. B. : C’est pour ça qu’on fait de la musique je pense, transmettre une émotion, elle naît en intimité, dès le processus de création, où Manuel et moi essayons de nous émouvoir l’un et l’autre. Dès qu’on y arrive, un morceau naît, c’est une condition sine qua non pour qu’une chanson puisse trouver sa place.

Les projets pour 2015 ?
M.F. :Des dates en France, une tournée en Angleterre, un concert-événement avec un orchestre classique (1), certainement un autre projet avec notre ami Jérôme Sevrette et le maquettage de notre prochain album qui est déjà bien avancé.

Photos de Jérôme Sevrette

(1): Concert en symphonie avec l’Orchestre de Chambre d’Anjou (+ Kramies en 1ère partie) le 8 avril 2015 au Grand Théâtre d’Angers. Réservation au 02.41.24.16.40

Chronique de l’album Venus Parade & More Songs Beyond Love ici



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asingermustdie.weebly.com/

auteur : Paskal Larsen - pjulou@free.fr
interview publiée le 21/01/2015

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