26/05/2017  |  4819 chroniques, 160 interviews sur foutraque  |  dernière mise à jour le 26/05/2017 à 15:10:50
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Perrine en Morceaux : Art total en équilibre


Avril 2016

Après deux années d’aventures artistiques hors de la scène musicale, Perrine en Morceaux revient avec son album « RIEN », qu’elle n’avait pas pu éditer en 2012. Grace à l’excellent label féminin Lentonia, l’album est enfin disponible.
Perrine en Morceaux est une femme singulière. Elle flirte avec la musique, l’art contemporain, la performance, l’art visuel en y apportant des petites graines qui leur donnent des ailes pour faire pousser de belles idées. Son premier disque, qu'elle considère son album n°0, « Essais Emission » (2009) est un CD-R fait-main, l'album qui suit en 2011, « Contre Le Futur » est sorti en clé USB avec la forme d'une pilule. Soit de l’artisanat en mode « Do It Your Self ». Artiste hors norme et multi facette, Perrine (toute entière) a accepté de répondre à nos questions.



Avant de parler de ton retour dans le monde « impitoyable » de la musique, tu peux en quelques mots nous raconter tes débuts artistiques ? Qu’est ce qui t’a donné envie de créer ?
Autant que je puisse m'en souvenir j'ai toujours pris un plaisir immense à pratiquer, le plus souvent sans qu'on me les enseigne, des activités qui me permettent de représenter le monde. C'est passé par le dessin, la peinture, le modelage, la vidéo-performance, le photo-montage, puis la performance, la musique noise, le chant, la chanson, et la philosophie. Dans toutes ces pratiques, il se passe un processus magique : un objet, un simple truc matériel (une feuille de papier avec des couleurs par exemple) se met à un moment à devenir aussi autre chose (un bonhomme) qui est là sans être vraiment là. L'art continue de me fasciner parce qu'il permet à cet autre chose qui est là « pour de faux » de me procurer des sensations, des émotions et des pensées qui m'agissent « pour de vrai ». Depuis 9 ans je fais surtout des chansons. La chanson est une forme d'art hybride à l'intersection du musical et du textuel, une pièce de musique où s'agencent des sons avec des paroles, c'est littéralement de la musique qui parle. J'aime écouter ce que les chansons ont à dire par elles-mêmes, une fois terminées, enregistrées, lorsqu'elles n'ont plus besoin de rien ni de personne pour être ce qu'elles sont, et pour faire ce qu'elles font. Ce qui me donne envie de faire des chansons et plus généralement des objets d'art, c'est l'exploration empirique et conceptuelle de la fissure qui sépare irrémédiablement ce que je voulais faire faire à une chose, une chanson par exemple, et ce que qu'elle finit par réellement faire toute seule, par elle-même.
En clair, faire une chanson me force à prendre la parole, à articuler des pensées en sons et en mots et à les voir se transformer et penser à leur tour, sous l'effet de leur alchimie et sous les contraintes imposées par le genre « pop ». Dans une chanson que j'ai écrite (mais qui n'est pas sortie, intitulée "Quand je roule un joint"), ça dit ceci: "Pour faire une chanson, il ne faut rien faire, c'est pareil que quand on… quand on s'envoie en l'air. C'est sentir qu'il fait froid, là au bout de mes doigts, et que tout mot se vaut mais que certains vont pas". C'est juste que j'utilise la chanson comme un moyen pour sentir (chanter), pour parler (écrire), et pour choisir (penser). Pour manger aussi.


C’est très difficile de te situer dans l’art, car tu mélanges facilement : musique, représentation, performance et chanson, bref le spectacle « vivant » à toi seule. Comment te décris-tu coté activité quand on te demande ton métier ? Comment fais-tu pour te décloisonner dans ta façon d’aborder tel ou tel projet ?
Quand on me demande ce que je fais, je réponds qu'en ce moment, je joue deux spectacles, RIEN, c'est-à-dire le projet PERRINE EN MORCEAUX, et un autre travail BE AS IT MAY (en vf QU'IL EN SOIT AINSI) et puis que j'essaie aussi d'écrire un bouquin sur un tableau. L'un des deux spectacles est un concert de chanson pop expérimentale qui correspond à la sortie récente d'un album, et l'autre une conférence d'histoire de l'art, en chansons, au sujet d'un tableau de Malévitch. Dans les deux cas, ce sont des chansons, c'est juste qu'elles ne font pas chanson exactement la même manière. BE AS IT MAY, depuis son statut de conférence force ouvertement l'attention des auditeurs vers les paroles, vers le sens du texte, ce n'est pas pensé en premier lieu comme un projet musical. Les paroles se veulent claires et démonstratives, l'écriture théorique prend le pas sur le poétique, la rime devient la simple convention qu'elle est. La musique, quant à elle, est conçue comme un bain d'eau tiède électro-ambient qui sert la détente des corps et l'infiltration du sens, une musique sans événement qui n'est pas là pour être remarquée mais pour nous atteindre avec la discrétion et la persistance d'un parfum enivrant. Elle a une fonction hypnotique. Dans ce travail, la forme chanson pop est investie du rôle de véhicule épistémologique, de machine à articuler et à transmettre des réflexions, une manière particulière, pop, de produire et de partager de la connaissance (théorie de l'art). C'est comme si la chanson nous allégeait tous, le public et moi, du poids de la vérité. RIEN, c'est un concert, c'est un solo où je chante et joue avec des machines hardware assez rudimentaires, où s'enchaînent sans interruption une dizaine de chansons qui fondent les unes dans les autres. C'est le live qui correspond à l'album du même nom. Pour jouer RIEN, je me mets entièrement au service des chansons qui le composent. Ca parle de temps. Ça comporte aussi une part largement théorique dans les textes, mais elle se loge à l'intérieur d'une langue poétique et d'une musique dense ; le sens, on l'attrape par bribes, c'est difficile de suivre, ça s'attrape au vol, c'est comme une carte aux pistes brouillées, une espèce de labyrinthe sémantique et musical, qui à force d'écoutes finit par former un tout avec sa logique propre.


Ton nouvel album RIEN est sorti le 8 mars dernier. Il était pourtant près depuis 3 ans. Tu peux nous parler du chemin parcouru pour enfin le sortir?
C'est là qu'on rejoint ta première question et ce que tu as appelé « le monde impitoyable de la musique ». RIEN a d'abord été un « spectacle » avant d'être un disque. J'ai écris la plus grande partie de l'album fin 2011, en 3 mois d'été, et je l'ai immédiatement jouée dès l'automne tout en en poursuivant l'écriture depuis la scène. L'enregistrement et le premier mix n'ont eu lieu qu'à l'été 2013. RIEN est composé comme une seule longue chanson de 50 minutes dans laquelle j'ai mis tous les matériaux sonores et morceaux de textes que j'avais collectés dans mon ordi. L'enregistrement et le premier mix ont eu lieu 2 ans après, à l'été 2013. Je m'apprêtais à le sortir moi-même, mais je voulais que ce soit un vinyle et je n'avais pas les moyens. Je l'ai envoyé à seulement deux labels : Sub Rosa à Bruxelles et Ici d'ailleurs en France. Sub Rosa m'a répondu rapidement un mail qui déclinait mon offre avec beaucoup de respect pour la musique, néanmoins trop « pop » pour eux, ce à quoi je m'attendais. Puis j'ai appelé Ici d'ailleurs et il se trouve que le disque les intéressait, à ceci près qu'il devait être mixé différemment (à mes frais). Et c'était juste, j'avais voulu un mixage à l'image du son en concert : tout à fond de bout en bout! Du coup le disque manquait de respirations, il devenait indigeste sur la durée. J'ai retravaillé le mix et la composition jusqu'à donner à RIEN sa forme actuelle. Je dois à Stéphane Grégoire d'Ici d'ailleurs d'avoir rendu service à ce disque. Le problème c'est qu'Ici d'ailleurs, pourtant enthousiaste, m'a tenue et fait attendre 1 an et demi pour finalement changer d'avis au moyen de la tactique du silence radio. Bêtement, l''histoire m'a affectée au point de laisser le disque de côté, en mode dossier non-classée, résignée à ce qu'il devienne le nom qu'il portait, rien. Et puis au même moment je venais de rencontrer ce tableau de Malévitch au hasard d'une exposition à Amsterdam, je m'intéressais au champ de l'art contemporain, à ce qu'il s'y passait et ce qu'il s'y pensait. Ce tableau a commencé à m'obséder : j'ai composé cette conférence-concert et j'ai commencé l'écriture du livre qui un jour articulera en détails mes réflexions sur ce tableau. Bref, ce n'est qu'en septembre dernier que j'ai eu envie de rejouer les chansons de RIEN, que Frédéric Alstadt m'a offert de masteriser le disque. Born Bad hésitait alors que le label féminin Lentonia Records a eu immédiatement envie de le sortir. Je suis aujourd'hui hyper contente que ce soit Lentonia, que des femmes représentent et portent ce disque avec moi, leur éthique, leurs manières de faire et leur engagement dans la musique sont admirables. Happy end.

Chronique de l’album RIEN ici


© photo Loic H. Rechi

www.perrinenmorceaux.com/
perrinenmorceaux.bandcamp.com/
www.facebook.com/Perrine-en-morceaux-58237077232/

auteur : Paskal Larsen - pjulou@free.fr
interview publiée le 13/04/2016

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