12/12/2018  |  5094 chroniques, 167 interviews sur foutraque  |  dernière mise à jour le 11/12/2018 à 11:58:06
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Hoa Queen: Destin de femmes




Le 10 mai 2018 on découvre au festival « La Morue en Fête » (sic), à Binic (22), juste avant le concert de Chicken Diamond, le groupe breton Hoa Queen. Leur prestation et leur style musical (on est dans le blues hanté idéal pour accompagner un road movie en prenant en stop PJ Harvey et Nick Cave) nous séduit de suite, bref c’est un vrai coup de cœur ! Eric Cervera (guitare) et Aurélie Guillier (chant) répondent à nos questions.


Vous êtes un tout jeune groupe qui s’est formé en 2017. Vous pouvez nous raconter la genèse du groupe, votre rencontre ? Petite présentation des membres. Et qu’elle est l’ambition du groupe ?
Eric : on se connait avec Aurélie depuis une dizaine d’années, on a écrit plusieurs musiques de films ensemble. Avec Hoa Queen, ce qui est différent, c’est que c’est la première fois que l’on fait de la musique en dehors d’un contexte professionnel ou d’une commande précise. On a juste essayé de faire une ou deux maquettes, pour le plaisir, et quelques mois plus tard on en est là avec album et tournée. Après l’écriture des premiers titres, les choses sont allées très vite, on a monté le groupe avec des musiciens que je connaissais pour avoir travaillé avec eux dans d’autres projets ; Aude Le Moigne (banjo, guitare, cœurs), Xavier Soulabail (basse, cœurs) et Joachim Blanchet (batterie, orgue). On a enregistré 4 titres l’été dernier, puis mis en ligne en septembre. Deux semaines plus tard, Sebastien Blanchais, le patron de Beast Records, nous proposait de jouer en off des Transmusicales à Rennes. On avait deux mois pour écrire un répertoire et être capable de le jouer sur scène. On a écrit et enregistré à l’arrache, fait deux répétitions et c’était parti. Les médias ont rapidement pris le relais, radios, journaux et magazines, les dates de concerts ont commencé à arriver, on s’est retrouvé embarqués dans un truc qui nous a un peu dépassé. L’album est sorti en juin chez Beast Records, on a encore quelques belles dates cet été, dont le festival Binic Folk Blues, et à la rentrée on va pouvoir commencer à structurer tout ça. Niveau ambitions, on n’est pas trop compliqués à satisfaire : partager notre musique avec le public, se faire plaisir et prendre feu sur scène.

Vous jouez de la musique depuis tout gamin ? Des expériences de groupes avant Hoa Queen ?
Eric : je suis musicien professionnel depuis 25 ans, j’ai joué dans de nombreux groupes, avec Ron Thal, Captain America Is Dead (avec Aude), Brieg Guerveno (avec Xavier et Joachim), Ultra Bullitt. J’ai aussi beaucoup travaillé en studio comme musicien, compositeur, réal, arrangeur, ingé son. Aude, Xavier et Joachim sont également musiciens pro depuis une vingtaine d’année et ont tous trois une grosse expérience de la scène et de l’enregistrement.
Aurélie :Pour ma part, pas depuis toute gamine mais j’ai commencé à faire des concerts à 19 ans. Du coup oui, pas mal d’expériences depuis, et dans plein de registres différents, jazz, world, pop, gospel, classique, musique à l’image. J’ai fait pas mal de choeurs sur scène et en studio et j’ai également eu mon propre projet, sous le nom de « Lili » dont l’unique album, « Bulle » est sorti en 2006. J’aime beaucoup naviguer entre différents univers et collaborer avec d’autres musiciens.

Votre nom de groupe est celui d’une fleur vietnamienne qui ne vit qu’une seule fois la nuit. C’est le meilleur symbole d’approche pour faire connaissance avec votre groupe ? Pourquoi ce choix de nom ?
Eric : C’est une fleur éphémère. Elle symbolise bien les destins, éphémères aussi mais également sombres et violents, des femmes dont nous parlons dans l’album.
Aurélie: Moi j’aime aussi sa sonorité mystérieuse et exotique.

C’est votre premier album studio. Comment avez-vous abordé cette étape importante dans la vie d’un groupe sachant que souvent le premier album est le préféré du public, car c’est le départ d’une « belle » amitié. Le choix d’enregistrer au studio à Lanmeur était une évidence ?
Eric : Le studio est chez moi, on ne s’est pas trop posé la question. Pour des raisons pratiques, financières et artistiques, c’était de loin la solution la plus simple. Et oui, ce premier album est aussi le début d’une chouette histoire humaine, on s’entends tous bien, c’est vraiment facile de bosser ensemble.
Aurélie: Oui, c’était assez évident. En fait tout dans ce projet est assez évident et on ne se pose pas la question du pourquoi ni du comment, tout se fait avec beaucoup de spontanéité.

L’album n’a pas de titre. Les 8 morceaux ont pour titre le nom d’une fille. Vous auriez pu appeler votre album Eve (la première fille terrestre), Marie (la fiancée de Joseph), Jane (Calamity) ou Patti (Smith) ? Pourquoi pas de titre pour ce premier album ?
Eric : Eve, c’est le titre d’un de nos morceaux - le premier que nous ayons écrit - mais qui n’est pas sur l’album, il n’était pas assez abouti au moment de l’enregistrement du disque. Pas de titre sur l’album ? Parce que nous n’avons pas trouvé un titre qui tienne la route, probablement. On a cherché un peu, mais je ne suis pas sûr qu’on ait eu une réelle envie de lui donner un titre en fait.
Aurélie: Oui, sur ce coup-là, pas d’évidence, d’où l’album éponyme, le nom du groupe évoquant une fleur éphémère, ça collait plutôt bien.

Ainsi l’album raconte le destin de 8 femmes. Vous pouvez nous faire une petite présentation (un pitch) sur chacune d’elles ?
Marjorie : inspiré du roman « Speed Queen » de Stewart O’Nan, Marjorie est dans le couloir de la mort. Elle nous raconte sa dernière soirée, elle s’apprête, se fait belle. Elle sera exécutée demain.
Willow : Willow est un fantôme. L’esprit d’une femme qui est resté proche de son compagnon, qui lui est toujours vivant. Le temps passe, elle le voit petit à petit refaire sa vie, retomber amoureux, elle en devient complètement cinglée.
Betty, et son pote Tommy, sont deux gosses. Ils règlent leurs comptes avec un prêtre pédophile en le pendant dans son église (d’où le son de cloches à la fin du morceau). Puis ils se pendent à leur tour à côté de lui pour le pourchasser dans l’au-delà. Genre de trinité douteuse.
Aileen est inspiré de la vie de Aileen Wuormos, prostituée et tueuse en série, offrant la grande mort aux clients venus chercher la petite.
Norma Jeane parle de Marylin Monroe. On est avec elle pendant ses derniers instants, lorsqu’elle avale des somnifères et que la boîte à musique suggère une berceuse, que les chœurs partent en saturation et hors de contrôle.
June est une jeune femme qui nous parle de la perte de son enfant.
Lizzie, c’est Elisabeth Short, le Dalhia Noir. Une jeune femme qui est venue à Los Angeles à la fin des années 40 en rêvant de devenir star de cinéma, et que l’on a retrouvée coupée en deux dans un fossé.
Lucia est une prostituée. Elle parle de souffrance, tristesse et manque d’amour.

On sent qu’au sein du groupe un parfum féminin du à l’atmosphère de votre musique. La femme est chez vous une personnalité importante ? Qui sont les femmes qui vous inspirent ? Et inversement, qui sont les femmes qui vous horripilent ?
Eric : Jeannie Longo. Mon idole. Plus sérieusement, Simone Veil vient de rentrer au Panthéon, son histoire est assez incroyable. Ma femme aussi m’inspire au quotidien, mais ça ne va pas vous intéresser plus que ça. Au rayon des truies violettes, il y a l’embarras du choix, j’aurai du mal à ne pas vomir sur Le Pen ou Morano. Après je reste assez persuadé que les pires saloperies qui peuplent la planète sont masculines.
Aurélie: nous avons choisi un angle, une thématique. Il me semble que la femme est une personnalité importante pour tout un chacun.

Aurélie, ta voix nous évoque par moment PJ Harvey, c’est une artiste que tu apprécies ?
Aurélie: Oui, j’aime beaucoup PJ Harvey. Par contre je l’ai beaucoup moins écoutée que Kate Bush, Björk ou Fiona Apple. Elles m’ont toutes énormément inspirés, elles ont toutes su créer un univers qui leur est propre, avec une forte identité vocale et un travail très fouillé sur leurs productions, leur son, leurs compositions. Et elles ont sans cesse évolué, se sont renouvelées, ont osé aller sur des territoires inexplorés.

Votre musique possède une couleur/atmosphère très cinématographique (effet David Lynch) et prend son plus bel envol quand on l’écoute dans une voiture en conduisant sur une route où l’on voit défiler des paysages étendues. Comment composez-vous pour atteindre cette atmosphère en cinémascope ?
Eric : David Lynch est mon réalisateur fétiche. Au-delà du réalisateur, le personnage est passionnant. Sa liberté d’expression, sa créativité, sont rares de nos jours. Donc forcément son influence est présente quand j’écris. Mais pas que. Souvent la musique me vient comme une musique de film, parfois en rêve, je vois la scène, l’histoire, et la musique vient naturellement. Je pense qu’un bon morceau doit raconter une histoire, comme un bouquin ou un film, ça doit être un trip. Je recherche l’émotion et l’intensité dans la musique, c’est ce que l’on retrouve aussi dans le -bon- cinéma. En plus de Lynch, on peut ajouter à la liste de ceux qui me racontent des histoires Aronofsky, les frères Coen, Campion, Tarkovski, Oshii pas mal de romans noirs aussi, « la route », « règne animal ».
Le travail de composition n’en est pas réellement un dans le groupe, je laisse les idées arriver d’elles-mêmes, et quand il y en a une bonne qui passe dans le coin, je l’enregistre. Tout reste spontané, instinctif, viscéral. Il y a peu de boulot d’arrangement ensuite, pour conserver cette matière « brute », sans trop se perdre. Sur ces premières maquettes, chaque membre du groupe va amener son interprétation, ses idées, réagir à la matière première et s’exprimer en fonction de celle-ci. L’album s’est créé de cette manière, rapidement et intensément, on a mis de côté l’intellect pour laisser place aux émotions. Il y a d’ailleurs beaucoup d’éléments de ces premières maquettes que l’on a conservés tels quels pour le disque. On aurait pût les refaire « nickel » en studio, mais on aurait perdu cette énergie, ce « cri primal », certes imparfait, mais qui racontait l’histoire que nous voulions entendre.
Aurélie: le fait d’avoir beaucoup travaillé sur des musiques à l’image ne doit pas être étranger à cela. Je crois qu’on a surtout voulu suggérer des histoires en donnant des indices, des climats pour laisser à l’auditeur la liberté d’en faire son interprétation.

Aude joue du banjo. Cet instrument apporte un son plaisant aux compos. Vous pouvez nous parlez de l’apport de cet instrument dans vos morceaux ?
Eric : ça s’est fait un peu tout seul. June, Betty, Willow et Lucia ont été écrites à la base au banjo. C’était la première fois que j’utilisais cet instrument comme élément de départ pour la composition. Du coup la couleur qu’il a apporté sur ces titres l’a rendu vraiment important dans le son du groupe, et plus globalement dans le son de l’album. Il n’est pas joué de manière très classique, country ou folk, mais plutôt avec des dissonances, des rythmiques un peu bancales, il pose l’ambiance.

Vous êtes un groupe breton. La Bretagne a-t-elle une résonnance sur votre musique ? Si oui laquelle ?
Eric : La Bretagne a plus une incidence sur mon foie que sur ma musique. La musique traditionnelle bretonne ou celtique, ce n’est pas ma culture, je ne pense pas qu’elle ait la moindre influence sur ce que l’on fait. Pour moi les racines de notre musique se situent plus chez Robert Johnson, Nick Cave, Tom Waits ou Ennio Morricone.

Quelles sont vos sources d’inspirations ? Les artistes qui vous inspirent et vous ont inspirés ? Et que vous ont procurés ses artistes au plus profond de vous ?
Eric : je pense être plus inspiré par la littérature et le cinéma que par la musique. Peut-être parce que ce sont des domaines dans lesquels je n’exerce pas, je suis juste spectateur, candide. Dans la musique, ça peut être plus compliqué d’être complètement détaché du sujet, de ne pas avoir une oreille de musicien plus que d’auditeur « neutre ». Mais s’il faut citer quelques références musicales, celles de la question précédente sont une bonne base, avec un peu d’Albert King, Hendrix, Blind Willie Johnson ou Johnny Cash. Ces artistes me donnent tous une sensation d’intensité absolue, d’engagement total dans leur musique. Pour eux, faire de la musique est vital, essentiel. Ils nous montrent la voie.
Aurélie: je me sent plus nourrie qu’inspirée par les personnes que je lis que j’écoute, que je regarde. J’aime être touchée, avoir des émotions, et ça peut venir de n’importe où. Si je dois citer des musiciens qui m’ont particulièrement touchée, en plus des 3 que j’ai citées plus haut, il y a Nick Cave que j’ai eu la chance de voir plusieurs fois en concert et qui me bouleverse à chaque fois.

Si vous avez autre chose à rajouter, un message à faire passer chez c’est ici !
Eric : On vous donne rendez-vous sur scène, surveillez nos dates de concert, on a hâte de partager notre musique avec le public, « en vrai ».


(1) Ze film de Guy Jacques, En cas de malheur de Jean Daniel Verhaeghe, A coup sûr de Delphine De Vigan.

www.hoaqueen.com/
hoaqueen.bandcamp.com/releases
www.youtube.com/watch?v=Fp9hiaEw2KI

auteur : Paskal Larsen - pjulou@free.fr
interview publiée le 27/11/2018

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