27/01/2020  |  5296 chroniques, 171 interviews sur foutraque  |  dernière mise à jour le 27/01/2020 à 17:39:51
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Jean-Louis Murat

La Coopérative de Mai (Clermont-Ferrand)
juin 2003

Jean-Louis Murat s’apprête à donner le vendredi 20 juin 2003 à la Coopérative de Mai un deuxième concert pour le village de Koloko. L'année dernière, le premier concert avait déjà permis de réunir une somme conséquente pour financer l’envoi d’un container destiné à aider la population de ce village du Burkina Faso.
Toujours sur la même longueur d’onde avec les pompiers de l’association humanitaire Clermauvergne, Jean-Louis Murat ressort donc sa guitare et ses chansons pour une bonne cause.
Cet événement constituait une occasion idéale pour discuter au téléphone avec JLM… Le concert pour Koloko de vendredi, ses (nombreux) projets musicaux, la Coopérative de mai, le Zénith d’Auvergne, notre beau pays la France, Neil Young And Crazy Horse, tout est abordé avec une grande liberté de ton. Attention, avec cet homme là, la langue de bois n’existe pas !

Comment as-tu rencontré les pompiers de l’association Clermauvergne ?
Jean-Louis Murat : « J'ai connu les pompiers par l’intermédiaire de ma femme qui travaille dans l’association. Ce sont de braves gars, on a donc vite sympathisé et c’est moi qui leur ai proposé de faire un petit quelque chose s’ils voulaient bien : un concert par an à Clermont-Ferrand. Ça s’est fait petit à petit...

Cette année tu as choisi de te produire en solo alors que l’année dernière, tu avais invité Les Ranchéros, Rogojine, Bone Bop et Alain Bonnefont, pourquoi ?
Je vais faire un concert en deux parties. D’abord je fais un truc solo d’une heure avec des chansons inédites (pas celles du nouvel album), après l’association présentera ses actions et enfin je pense jouer trois quarts d’heure avec Denis Clavaizolle à la basse et Christophe Pie de Rogojine à la batterie. On répète jeudi, on fera des inédits et 4 titres de l’album de Neil Young datant de 1973, On The beach qui ressort ces jours-ci. C’est la bonne occasion pour faire ça, je ne l’ai jamais fait avant… On the beach a toujours été mon disque préféré.

Quel souvenir gardes-tu du concert pour Koloko de l’année dernière ?
Un très bon souvenir, on avait bien rigolé avec les Ranchéros ! C’était avant les lois Sarkozy, on était saouls comme des cochons. Je ne me souviens pas de grand chose, tout ce que je sais c’est qu’on s’est vraiment bien fendu la gueule ! C’était un vrai truc Ranchéro !

Sur ton site Internet, www.jlmurat.com, j’ai appris que l’envoi du container était bloqué à cause de la guerre, la situation a-t-elle évolué récemment ?
Ça y est, ils ont relancé la circulation des trains, les pompiers m’ont dit qu’un premier convoi a pu partir il y a quinze jours. C’est toujours un peu précaire, il faut attendre que la situation se stabilise. Si on contourne le pays, ça coûte des fortunes et on ne peut pas se le permettre. Il n’y a qu’à croiser les doigts pour que ça se calme, pour que le train qui relie le Burkina Faso au port fonctionne. On est tributaires de ça comme beaucoup d’associations. Si ce n’est pas acheminé rapidement et si tu ne surveilles pas, tu n’as plus que tes yeux pour pleurer parce que les containers, il n’en reste plus rien.

Es-tu déjà allé au Burkina et comptes-tu y aller ?
Non, parce que tout le monde est bénévole. On essaie de ramasser du blé, ceux qui vont là bas, c’est pour bosser. Le but n’est pas d’envoyer des chanteurs de variétés faire les marioles au soleil, il n’y a que le conseil général, régional ou la mairie de Clermont qui peuvent se permettre d’aller là bas pour faire les cons et prendre des photos pour le bulletin régional. Je n’y mettrai pas les pieds ou alors ce sera sur mes fonds personnels, mais ça m’étonnerait, je ne suis pas très « touriste »…

A l’époque de la sortie de Le Moujik et sa femme, tu parlais d’arrêter la musique si tu ne vendais pas plus d’albums…
Ah, bon, j’ai dit ça moi ? C’est des conneries… (Rires)

Quest ce qui t’a fait changer d’avis ?
Je vends toujours aussi peu et quand je vois tous les nuls qui en vendent des camions et que je n’arrive pas à en vendre une demi-camionnette, ça m’énerve ! Je ne suis pas du genre à rester « fair play » dans ce pays de merde. Je ne vais pas trouver génial qu’il n’y ait que Johnny Hallyday ou Patrick Bruel qui vendent des disques dans ce pays à la mord-moi-le-nœud. On se tape les mêmes artistes depuis cinquante ans, ils squattent tout, ils sont installés partout : les télés, les radios… On est d’une autre génération et ils nous passent carrément à la moulinette simplement parce qu’on est dans un pays de vieux qui n’aime que les vieux trucs. La France est une ménopausée dépressive, on ne peut rien faire : elle est imbaisable ! Impossible de sauter cette salope de France qui maintenant est trop vieille…

Tu vends combien de disques ?
Je tourne toujours autour de 100000, moi… Il n’y a pas de quoi pleurer mais moi je trouve que je devrais vendre un million, c’est pour ça que je gueule !

Tu n’es quand même pas prêt à sortir des disques merdiques et commerciaux pour que ça marche ?
Ah mais non ! Je veux en vendre un million sans rien changer à rien, en continuant mon truc. Ça m’amuse un peu aussi de voir à quel point ce pays est mort. Quand je sors un disque et que je pars en tournée, j’ai l’impression de baiser une morte !

Tu vas sortir un double album, Lilith, fin août. Virgin Labels, ta maison de disque, semble t’avoir laissé plus de liberté cette fois…
Je la prends… Je ne leur demande rien : je rentre en studio, je ne fais pas écouter mes démos, ils sont interdits de passer en studio, ils n’écoutent pas les mix et à la fin, je leur dis : « bonjour, j’ai terminé, c’est un double album ».

Pourquoi un double album ?
Ce sont les hasards de l’enregistrement, ça s’est super bien passé, je n’ai pas fait attention sur le coup. Mais, un jour, un assistant a commencé à tout mettre sur C.D. et il est arrivé avec deux C.D. de cinquante minutes, ça m’a assis… Je ne l’ai pas fait exprès. En général, j’ai toujours deux fois plus de matériel pour chaque album. Je suis assez Auvergnat dans ce sens là, je prévoie le pire. Mais là le pire n’est pas arrivé, toutes les chansons ont marché. Donc, plutôt que de sortir des inédits à plus savoir qu’en faire, j’ai trouvé ça mieux de sortir un double album.

Est-ce que tu réutilises parfois des chansons mises de côté lors de l’enregistrement ?
Jamais, j’écris du neuf pour chaque disque. Les chansons inutilisées finissent dans des malles, je les oublie, j’en fait rien du tout, je ne suis pas du tout fétichiste de mes propres chansons. Je fournis des inédits à la maison de disques : cette fois j’ai dû fourguer 25 chansons, ça sortira sur des singles. Et puis ça ne m’empêche pas de travailler sur le prochain album qui sortira au printemps prochain, j’espère. Il est déjà quasiment prêt, je veux au moins faire un album par an. Dans les années 60/70, tous les gens qui assuraient un peu (comme Bob Dylan) sortaient deux albums par an, en plus des tournées. Maintenant, on nous donne une cadence de sénateur et ça privilégie les nazes. C’est quoi un disque tous les quatre ans, je le crois pas. Deux disques par an, ça me conviendrait parfaitement ! Cette année, en six mois, j’en ai enregistré trois. Mais attention : sans être fatigué, sans être malade de la tête, normal quoi…

Comment as-tu procédé pour l’enregistrement, il a été réalisé quasiment live, comme pour tes deux derniers disques Mustango et Le moujik et sa femme ?
Oui, on a tout fait en quatre jours, live. Pour au moins la moitié de l’album, c’est live : même les chants et les guitares. J’aime beaucoup travailler live, ça me convient bien. Me prendre le chou, c’est pas trop mon truc. Plus ça va, pire c’est : je ne veux que le live. Je n’ai même pas fait de démo, la première fois où j’entends la chanson c’est quand on l’enregistre.

Avec quels musiciens as-tu travaillé sur Lilith ?
J’ai changé de batteur, et j’ai gardé Fred Jimenez à la basse. C’est des genres de Suisses les deux, ils s’entendent bien. Je pense que j’ai une paire rythmique imbattable en France.

Jean-Marc Butty et Fred Jimenez sur la dernière tournée, c’était déjà pas mal !
C’est encore mieux je pense… Je crois que, là, j’ai enfin une équipe d’enfer, j’ai hâte d’être sur scène. On s’entend bien, ça marche à la perfection, c’est d’ailleurs pour ça que l’enregistrement du disque s’est très bien passé et a duré peu de temps. On est sur la même longueur d’onde, ça fait des années et des années que j’attendais d’avoir un petit gang avec moi pour faire ce que je veux.

Je crois que tu as collaboré avec Armelle Pioline, la chanteuse du groupe Holden…
Oui, elle est venue chanter quelques trucs sur le disque. On en a profité pour faire un duo sur une de leurs chansons, La belle vie.

As-tu invité d’autres personnes sur ton nouveau disque ?
Oui, surtout des filles, il y a Camille, China (la fille de Dee Dee Bridgewater) et Yul. J’ai aussi bossé avec deux trois mecs des Tindersticks pour des cordes et de l’orgue. A part la basse et la batterie, je me suis tapé un peu tout le reste. J’ai fait toutes les guitares. A part les filles qui font les chœurs, il n’y a pas énormément d’intervenants extérieurs sur Lilith.

Quel souvenir gardes-tu des Tindersticks au festival de Sédières l’année dernière ?
C’était super bien. J’étais très fan depuis longtemps et, là, c’était l’occase qu’on travaille ensemble.

Est-ce que c’est un « concept album » ? As-tu été influencé par quelque chose en particulier pour la musique et les textes de ce disque ?
Non, la seule ligne directrice que j’avais, c’était d’améliorer Le Moujik. Moi, je fonctionne comme ça, disque par disque, j’essaie toujours de faire mieux que le précédent… J’ai fait une sorte d’autocritique du Moujik, j’ai essayé de voir toutes les faiblesses de ce disque. Puis, je fais un autre disque derrière en essayant de m’améliorer. C’est assez artisanal comme méthode, j’espère que celui-là sera meilleur que Le Moujik. Enfin, j’espère pas : j’en suis sûr !

Quelles étaient les faiblesses du Moujik selon toi ?
Certains textes que j’avais fait en cinq minutes, je m’en foutais un peu. Des gens s’en étaient un peu rendus compte, ils avaient dit : « c’est quoi cette merde ». Je n’ai jamais été un fanatique du travail sur les textes, mais là je me suis un peu plus décarcassé. C’est difficile à dire, tu écouteras, tu verras bien.

Sur le Moujik, tu avais produit le disque et Christophe Pie était assistant de production, avez-vous retravaillé ensemble sur Lilith ?
Non, Christophe bosse avec Rogojine et en plus, je n’aime pas du tout renouveler deux fois le même genre d’expérience. J’ai fait ça tout seul comme un grand. Sur le Moujik, j’avais vraiment beaucoup besoin de Christophe, je ne savais pas trop où j’en étais. Sur celui-là, ça a été. Sur Le Moujik, je repartais avec une nouvelle équipe : l’ingénieur du son, les gens avec qui je travaillais, les lieux, la formule, tout… Ça faisait beaucoup et Christophe m’a beaucoup aidé à m’en sortir. Maintenant, je suis très pote avec Fred Jimenez, il est tout le temps en studio avec moi, c’est comme si on avait fait le disque à deux. Je lui fais une grande confiance. J’aime bien enregistrer et avoir un copain qui peut me dire franchement ce qu’il en pense, si ça va ou si ça ne va pas.

J’avais assisté à deux concerts sur la tournée 2002, au Printemps de Bourges, et à La Coopé, la formule en trio m’avait fait penser à Neil Young & Crazy Horse, c’est un compliment pour toi ?
Ah, je veux ouais ! Je préfère peut-être les Rolling Stones mais… Bob Dylan a essayé ça avec The Band mais Neil Young est un de seuls à apporter ça à la perfection : un groupe qui est un autre lui-même et qui sublime ce qu’il fait. J’ai toujours été en quête de ça, être entouré par des gens comme ça, j’ai toujours cherché mon Crazy Horse en fait…

Maintenant que tu as trouvé un groupe, tu n’as plus envie d’enregistrer avec les vrais Crazy Horse comme c’était prévu en 2001 ?
Non, je crois que ça aurait été une erreur de le faire. Professionnellement ça aurait été intéressant mais il ne faut pas réaliser ses fantasmes. Il faut que ça reste du de l’ordre du fantasme. Ils étaient OK, ils étaient partant pour venir en France. C’était une idée de maison de disques, Quand ils ont dit « OK », j’étais bien dans la merde !

Tu n’avais pas pu finir la précédente tournée à cause de problèmes physiques, ce n’est plus qu’un mauvais souvenir ?
Oui, heu, « problème physique », c’est un bien grand mot, en fait, j’avais pas envie… Je me suis rendu malade sur commande, je pense. Je me suis débrouillé pour ne plus pouvoir tenir une guitare.

Tu as l’air de plus en plus à l’aise sur scène et content de jouer devant un public…
J’ai enfin trouvé la bonne formule en trio (basse, batterie, guitare), c’est le truc qui me convient. Là, je m’éclate, je peux vraiment jouer de la guitare. Avant, on me prenait pour un poète mais, moi, ce qui me branche, c’est jouer de la guitare. Au début, avec mon premier groupe Clara, je ne voulais ni chanter, ni écrire de chansons. Je voulais seulement jouer de la basse ou être guitariste rythmique. J’ai toujours trouvé que jouer de la guitare, c’était bien supérieur au fait de chanter ses trucs. Et là, enfin, en trio, je retrouve ce que j’aimais au départ : c’est à dire m’éclater à la guitare, ce que je ne faisais jamais. Avant, je déléguais, je laissais faire les autres et, moi, je me faisais chier à chanter pendant des heures…

Dans quel type de lieu préfères-tu jouer ?
Dans les petites salles de rock où ça pue, où les loges sont petites où tout le monde boit de la bière où les mecs te gueulent « à poil » quand ils en sont à la cinquième bière. Avant, ça me dérangeait, mais plus maintenant : ils peuvent gueuler « rock 'n' roll », montrer leur bite, ça me plaît bien. C’est enfumé, ça pue la pisse, la transpiration, mais au moins tu vois les gens en face ! Les salles de rock, plus elles sont pourries, mieux ça vaut !

Et si on te propose de jouer au nouveau Zénith d’Auvergne de 8500 places, une réalisation de Valéry Giscard d’Estaing…
Jamais ! C’est trop grand, je suis pour qu’on multiplie les petites salles de 500 places en France. Comme ça tous les gens qui savent jouer, comme les Rogojine, pourront vivre de la musique. C’est quoi ce délire de foutre du pognon sur des trucs pour Johnny Hallyday ou Bruel, on a rien à voir avec ça ! Si ça se trouve le Zénith va tuer la Coopérative de Mai en plus… Qu’est ce tu veux que j’aille foutre au Zénith ? Pierre-Yves Denizot veut tuer la Coopé, enfin, les Giscardiens veulent tuer les socialistes. Il ne vaut mieux pas mettre les pieds là-dedans parce que s’ils tuent La Coopé, on n’aura que les yeux pour pleurer !

Tu estimes que la Coopé, c’est une chance pour Clermont-Ferrand ?
Bien sûr, mais le problème maintenant c’est qu’avec les lois Sarkozy, tu ne peux plus boire trois bières ou en rouler un sans être emmerdé quand tu rentres chez toi. Ils sont en train de vider les salles de France surtout sur des villes comme Clermont où Il y a beaucoup de gens viennent de l’extérieur en voiture. Et puis les gens sont des veaux, il y a 15000 étudiants dans cette ville, on n’en voit jamais un seul au concert ! Ils sont plus vieux que leurs grands-parents, quel pays de morts, de macchabées ! C’est « macchabéeland », Clermont !

Il n’y a pas 15000 étudiants à Clermont mais plus de 30000 ! Ils préfèrent aller danser sur Sheila au Gormen’s café…
Ils sont cons mais alors cons de chez cons ! Tu as vu la tristesse des concerts devant 100 personnes… Tant qu’ils passeront leur temps à regarder la télé et à penser à leur retraite à 18 ans, il ne faut pas compter que ça change… Quelle génération d’abrutis !

Où en sont les Rancheros ?
On attend, je ne sais pas quoi d’ailleurs, on attend le déluge… On pensait faire un truc avec la coupe du monde en Corée mais… Il faut qu’on ait le feu sacré, c’est conditionné par les résultats de l’équipe de France.

Il faut donc espérer qu’ils gagnent la coupe des confédérations !
Oui ! (Rires) C’est pas gagné, hein, il faut qu’ils battent la Nouvelle-Zélande ! On bosse tous sur nos disques respectifs, on n’a plus trop l’occasion de faire les cons, chacun était dans son coin.

Justement, Rogojine a trouvé une distribution sur Pop Lane et ils vont tourner avec toi à la rentrée, qu’est-ce que tu penses de leur disque ?
Je suis un ardent défenseur de Rogojine ! Non seulement, je les aime bien et j’aime leur musique mais, en plus, je pense que si on ne veut pas crever la gueule ouverte dans cette région, il faut qu’on se serre les coudes !

Comment as-tu trouvé le concert d’Elysian Fields à la Coopé ce samedi ?
Je les ai vus tellement de fois. C’était très bien, même s’ils se sont trouvés mauvais. C’est dire s’ils peuvent être bien supérieurs.

Avez-vous des projets communs avec Jennifer Charles et Oren Bloedow ?
Oui, on avance sur un truc. Dans l’année ou l’année prochaine, j’espère qu’on travaillera ensemble. C’est dans l’air mais j’ai du boulot : sortie du disque et tournée… Il faut que j’y aille : le voisin change les vaches de pré, j’avais dit que j’allais l’aider à 13 heures. Tu sais comment sont les paysans : 13 heures, c’est 13 heures ! »

www.jlmurat.com
www.clermauvergne.com
www.lacoope.com

auteur : Pierre Andrieu - pierre@foutraque.com
interview publiée le 19/06/2003

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