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Dee Lorelei

Clermont-Ferrand
24 janvier 2004

Même s’il n’a pas été retenu par le jury des découvertes du Printemps de Bourges 2004, le jeune groupe clermontois Dee Lorelei fournit des prestations scéniques plutôt réussies. Le trio - qui a publié fin 2003 un album de rock tourmenté assez fascinant - s’apprête d’ailleurs à donner un concert dans le cadre du festival Les Volcaniques de mars le 3 mars à la Coopérative de Mai. Pour essayer d’en savoir un peu plus sur leur mystérieuse musique, nous avons rencontré David Roche et Pierre Esteves, les deux membres fondateurs de Dee Lorelei

Comment se sont passés les débuts de Dee Lorelei ?
David Roche : « On a d’abord existé sous le nom de Muddle Rapture. On faisait des reprises dans un groupe et j’écrivais des compositions à côté. Puis, on a décidé de faire un trio uniquement avec nos propres morceaux. On s’est mis à rechercher un batteur mais on a eu des histoires difficiles avec pas mal de malchance et d’infortune pour ce poste dans le groupe.

Comme dans le film Spinal Tap, y-a-t-il eu des combustions spontanées des batteurs sur scène ?
David Roche : Oui (rires), presque ! On a aussi eu des problèmes avec des associations et des locaux de répétitions : on a vraiment eu tout ce qu’il fallait ! En plus comme on était jeunes, on jouait très mal et on ne s’en rendait pas compte… A l’époque, on avait rencontré un groupe qui s’appelait Orange et qui a pris maintenant le nom de Narcisse. Le chanteur - Patrick Devernoix - est sans doute une des personnes qui nous a le plus aidé à nous mettre sur le droit chemin. Il nous a fait comprendre que si on voulait séduire le public, il fallait être attentif à son égard.

Quand avez-vous donné vos premiers concerts ?
Pierre Esteves : David et moi, on a commencé à jouer ensemble fin 1996 puis on s’est lancés dans le live pour la première fois en 1997. A cette époque, au début de Muddle Rapture, on cherchait un batteur.
David Roche : En fait on a commencé par faire un mini album avant de monter un groupe ; avant les concerts, on avait enregistré un petit « six titres » au studio Factory (qui ne s’appelait pas encore comme ça d’ailleurs)… J’ai enregistré l’album presque tout seul (Pierre n’était pas là) avec le batteur actuel, Morox ; il me rendait service mais n’était pas encore définitivement dans le groupe. Puis après on a monté le groupe avec Pierre, un autre batteur et moi : on a fait un « cinq titres » enregistrés et mixés par Patrick Devernoix. Ensuite, on a perdu à nouveau un batteur puis on a travaillé avec des boites à rythmes et un ordi. En plus, c’est à cette période où on a découvert des groupes comme Portishead et Massive Attack. On s’est rendus compte qu’on pouvait utiliser des machines sans que cela soit par dépit… La plupart des morceaux de Dee Lorelei datent de ces esquisses… Finalement, on a (re)trouvé Morox qui est (re)devenu notre batteur.

D’où vient le nom du groupe ?
David : L’idée de « Dee Lorelei » est partie d’un constat que le nom de Muddle Rapture se retenait mal. En plus on n’était pas bien vus, les gens retenaient nos mauvais concerts du début. « Lorelei », c’était pour garder l’idée d’une espèce d’ambiguïté entre le désir et la mort à travers l’image de la sirène (une sorte de dark romantisme donc… ) et le « Dee », c’est évidemment une subversion de l’article allemand en le transformant en mot anglais. Par contre, je n’avais pas remarqué que le premier bassiste des Ramones s’appelait Dee Dee ; je pensais à autre chose, mais tant mieux : ça va très bien dans l’esprit… On s’appelle Dee Lorelei depuis le 1er janvier 2002…

Comment avez-vous procédé pour l’enregistrement des morceaux ?
Pierre : A la base, on faisait des maquettes avec l’ordinateur et au fur et à mesure, on améliorait les morceaux… On a trouvé qu’on commençait à avoir un bon son et on s’est dit qu’il fallait essayer de faire un album.
David : Les deux choses qu’on avait enregistrées avaient été faites soit en studio, soit comme en studio en deux ou trois jours. Dans la création artistique, il est nécessaire d’avoir du recul ; c’est bien de prendre du temps pour écrire ses morceaux et de pouvoir écouter son premier mix pour voir si ça te plaît… Donc en fait, à cause de l’ordinateur, on est devenus accro à cette possibilité de travailler avec du recul : on a toujours écrits des morceaux sur un an ou deux (voire 3 ans). Pour les esquisses cela va parfois vite mais on prend toujours du temps pour essayer de remettre en question les premières versions.




Avez-vous vous effectué des démarches pour trouver un label ?
David : On ne l’a pas fait pour cet album ça car on avait envoyé à l’aveuglette des CD de notre premier « 5 titres » et on avait obtenu aucune réponse… Cette fois-ci, on s’est dit qu’on allait prendre notre temps et cibler la presse locale et nationale, sans oublier les radios…

Qu’est ce qui vous a donné envie de faire de la musique au début ?
David : j’ai fait de la musique dès l’âge de trois ans, j’ai commencé par le piano, imposé par ma mère jusqu’à 10 ans. Au Etats-Unis je faisais de la musique à l’école : tous les jours j’avais un cours de musique où je jouais de la clarinette. Après quand je suis revenu en France, j’ai dû vivre un an sans jouer d’un instrument, puis sous l’influence de groupes de qualité comme Def Leppard et Guns ‘n Roses, je me suis mis à la guitare parce que c’était cool la guitare (rires) ! Déjà à onze ans, je rêvais d’être comme Bono : être sur une scène, chanter et écrire des chansons avec mon clavier tout pourri. Ma première aventure musicale c’est avec le chanteur de Kunamaka que je l’ai eue. Il possédait un « quatre pistes » et grâce à lui, j’ai pu enregistrer mes chansons. Il m’avait prêté son matériel ; à la fin de l’enregistrement des chansons, on a fait des impros tous les deux… Ça a donné un concept album de chansons catholiques mais acoustiques. Il y avait des titres contre le préservatif, contre les homosexuels : c’était catholique intégriste (rires) ! Après ça on s’est mis à enregistrer des chansons petit à petit…
Pierre : Dès que j’ai arrêté l’école, j’ai acheté une guitare électrique et un petit ampli avec ma première paye. J’ai commencé à apprendre à jouer et à faire de reprises et c’est le moment où j’ai rencontré David, qui cherchait justement quelqu’un pour jouer de la basse et reprendre quelques morceaux. David m’a fait prendre des cours de basse…

Sur l’album de Dee Lorelei, on n’entend pas énormément l’influence de Def Leppard (c’est heureux d’ailleurs !), Qu’est ce que vous écoutiez au début ?
David : Quand on a commencé, on écoutait d’un côté Sonic Youth, Nirvana, Pixies, R.E.M. et de l’autre, Pink Floyd, Led Zeppelin et les Doors. Par la suite, on a écouté Jeff Buckley, Massive Attack etc. J’ai découvert la musique classique à une certaine période, je me suis remis au piano d’ailleurs.

Il y a beaucoup de références au cinéma dans votre disque : les ambiances, certains samples extraits de films etc., ça vous a marqué ?
David : Paradoxalement, j’écoute plus de musiques de films en ce moment que quand on mixait l’album. Au début, quand on écrivait le huitième morceau du CD, je voulais faire un dialogue entre un docteur et une femme, la femme étant la voix chantée. Je m’étais dit : « Je vais m’enregistrer en train de faire la voix du docteur ». Je me suis rendu compte rapidement que ça allait être ridicule si je disais « bonjour, je suis monsieur le docteur » (Rires). Puis un jour je me suis rappelé qu’il y avait un film de David Cronenberg qui s’appelle Chromosome 3 où il y avait des scènes de dialogues entre un psychiatre et des patients. On a donc samplé ça et par la magie technologique - quelque chose qui ferait très plaisir à David Lynch par exemple -, Pierre a un magnétoscope qui produit une boucle de son quand on appuie sur pause. Dieu a décidé à travers cet excellent magnétoscope JVC de créer cette boucle !
Pierre : Quel que soit le moment où on appuie sur pause, la boucle est très belle !
David : il y a aussi des samples de film sur les titres 3 et 4. Au début c’était gratuit et par la suite ça s’est fondu dans l’esthétique du groupe. Je me suis rendu compte que les textes tournaient souvent autour de la notion de désir, de virtualité, notamment le titre 7 qui fait penser à Videodrome (que je n’avais pas encore vu à cette époque). On s’est dit que ce serait cohérent esthétiquement de mêler des boucles de cinéma à notre musique mais on ne s’est pas jetés pour autant sur tous les films pour en mettre partout. Pour reconnaître la plupart des samples, il faut vraiment être connaisseur !




Demandez-vous l’accord des auteurs pour utiliser les samples ?
David : En fait, on est trop pauvres pour payer des droits (rires)… Cronenberg est au courant : j’ai une copine qui l’a rencontré l’année dernière et qui lui a filé le CD du morceau avec un extrait de Chromome 3. Comme il ne nous a pas contactés, ni pour nous dire que c’était formidable, ni pour nous coller un procès au cul, je pense qu’il ne le fera pas (rires). Sinon, pour les samples de films porno avec des cris de jouissance féminins, j’invite les metteurs en scène à essayer de retrouver les extraits de « dialogues » ! Pour info, il y avait des films français et italiens.
Pierre : Pendant l’enregistrement, on était obligés de mixer très très bas pour ne pas passer pour des pervers vis à vis de nos voisins…

L’univers trouble des films de David Lynch semble vous avoir marqués durablement…
David : On est tous très cinéphiles dans le groupe. Pour ma part, je fais une thèse sur David Lynch et David Cronenberg et sur des écrivains comme Bret Easton Ellis (American Psycho). Pour la pochette, comme on s’est rendus compte petit à petit qu’on avait fait ce dialogue entre le cinéma, la musique et la littérature, on s’est dit que ce serait pertinent de faire une pochette qui reflète ça. On avait eu cette idée de faire une espèce de générique avec le chanteur de Kunamaka (qui déteste la pochette d’ailleurs). L'intérieure de la pochette représente le générique de début, (l’image est extraite du film Fire walk with me de Lynch), le CD c’est notre film (la bouche qui y figure est celle de la fille de Videodrome), et l’arrière est sensé être le générique de fin.

Avez-vous essayé de composer des musiques pour des courts métrages ou des clips voire de passer carrément derrière la caméra ?
Pierre : On s’est déjà pas mal amusés avec des camescopes…
David : On aimerait bien faire des bandes originales de courts métrages ou de films, c’est sûr ! Ça ne me dérangerait pas de composer des musiques instrumentales avec un orchestre symphonique par exemple… Réaliser un film par contre, c’est une autre histoire. Il est déjà difficile de faire de la musique parce que c’est un art collectif : il faut que tout le monde soit disponible pour travailler ensemble. Pour faire du cinéma, il faut carrément une petite équipe, ce n’est donc pas quelque chose qu’on envisage.

Les orchestrations sont assez fournies sur votre disque. N’est ce pas frustrant de ne pas bénéficier de la présence de cordes sur scène ?
David : On est tous pour le fait de jouer avec un violoncelle et un violon mais les musiciennes (Amarilys Billet au violon et Léonore Grollemund au violoncelle) qui nous ont aidé à enregistrer l’album ne sont pas disponibles et habitent loin. En plus, pour retrouver l’ampleur symphonique présente sur les arrangements de certains morceaux, il faudrait au minimum deux violons et deux violoncelles ; cela serait donc problématique avec nos moyens actuels.




Suivant les morceaux, tu passes des aigus vertigineux aux graves inquiétants… Comment t’es venu cette façon particulière de placer ta voix ?
David : D’un point de vue technique, c’est Jeff Buckley qui m’a permis de former ma voix. Quand je l’ai écouté la première fois, je me suis rendu compte que j’avais une voix proche de la sienne, pas forcément dans les capacités mais dans les possibilités. Je me suis dit qu’il fallait que j’arrive à chanter toutes ses chansons. Sinon, pour les ambiances graves, c’est plus du pastiche de Marilyn Manson pour créer une ambiance. Cette chanson a un côté coquin - qui ne se prend pas au sérieux - tout en étant le morceau le plus « prétentieux » au niveau de la composition et de la structure…

Avez-vous repris des chansons de Jeff Buckley ou d’autres artistes ?
Pierre : Oui, certaines personnes nous retiennent uniquement pour ça (rires) ! On a repris Mojo Pin sérieusement et Grace pour rigoler à la fête de la musique, on la reprenait de manière assez monstrueuse… On jouait aussi une chanson de Sixteen Horsepower dont on avait apprécié le concert à la Coopérative de Mai.

Quels sont les derniers disques que vous avez achetés ?
David : On n’en achète pas tant que ça : on reste souvent bloqués sur les mêmes C.D. pendant assez longtemps. Récemment, on a acheté les derniers albums de Radiohead, A Perfect Circle et Massive Attack

Quels sont vos projets immédiats ?
David : On a un concert prévu pour les Volcaniques de Mars le 3 mars 2004 à la Coopé. Sinon, on aimerait que le prochain album soit aux antipodes de celui-ci, c’est à dire classique en apparence : on aimerait produire quelque chose qui se joue à trois. On voudrait s’imposer la discipline de tout jouer nous-mêmes et de ne rien rajouter après. C’est difficile pour nous car on aime bien faire ça… J’aimerais autant qu’on prenne notre temps avant de donner une suite à notre premier disque, cela nous permettrait de partir vers quelque chose de différent… »


A lire également, la chronique du troisième album de Dee Lorelei, paru en mars 2007.

Sites Internet : www.myspace.com/deelorelei, http://deelorelei.net.


auteur : Pierre Andrieu - pierre@foutraque.com
interview publiée le 28/01/2004

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