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Mathieu Boogaerts

Vichy
14 novembre 2003

Aperçu il y longtemps en solo lors d’un show case dans un magasin de disques, Mathieu Boogaerts avait autant impressionné par son naturel que par la fraîcheur de ses chansons intemporelles. La tournée consécutive à l’album 2000 allait prendre fin quand une étape en solo au Centre Culturel Valery Larbaud à Vichy fut annoncée, une occasion immanquable de redécouvrir le monde selon Mathieu sur les planches… C’est donc après son enthousiasmant concert du 14 novembre 2003 que nous avons posé quelques questions à un Mathieu Boogaerts fatigué mais heureux après une énième rencontre réussie avec son public.

As-tu toujours un succès comme celui de ce soir, à Vichy ?
Mathieu Boogaerts : « En fait, ça dépend de deux choses : si j’ai envie de faire un concert, ça se communique au public et le concert se passe bien, quand je n’ai pas envie - ce qui m’arrive -, c’est un peu plus mitigé. Je suis un peu moins présent et généreux quand j’ai moins envie… Sur cette tournée, comme il y a beaucoup de surprises, les gens sont toujours un peu étonnés et ne sont jamais totalement déçus je crois.

Tu prends la tournée comme un obligation promotionnelle ou un plaisir ?
Oui, mais non… C’est un plaisir : là j’ai fait 100 concerts pour cette tournée, si j’avais choisi de n’en faire de 15, je l’aurais fait. J’accepte d’en faire 100, ça me plaît. Après si je continue à faire ce métier dans dix ans, je ne sais pas si j’aurai envie de faire autant de dates.

Quand tu n’as pas envie de jouer en concert, c’est à cause de la fatigue et de l’accumulation des spectacles ?
Non, en fait c’est plus irrationnel que ça… Je ne comprends toujours pas pourquoi et j’aimerais bien comprendre : parfois, je n’ai pas envie… Ce n’est pas forcément parce que j’ai chanté la veille que je n’ai pas envie de le faire le jour suivant… C’est assez sain quelque part mais c’est un peu inquiétant parce que le plus gros trac c’est quand j’ai un concert à faire et que je n’ai pas envie… C’est horrible !

Tu as souvent déclaré ne pas avoir confiance en toi, une tournée couronnée de succès comme celle-là, ça t’aide ?
C’est très utile, c’est des trucs que je me revis après, que je repasse…. Je pense qu’inconsciemment si je fais une tournée, c’est pour ça !

J’ai lu que tu avais beaucoup apprécié le côté informel des show-cases donnés dans les FNAC il y a longtemps…
C’est vrai que j’en ai de très bons souvenirs , j’ai adoré ces moments ! J’avais beaucoup moins de pression… Pour un concert comme celui de ce soir, les gens payent leur place, je suis dans le programme, il y a une affiche… Dans les show-cases, il y a un côté « j’ai rien à perdre »… J’apprécie le fait de pouvoir parler avec les gens et de pouvoir répondre à leurs questions.

La tournée solo, c’est pour tourner avec peu de moyens ou c’est un choix artistique à part entière ?
C’est un peu les deux ! C’est avant tout un choix et puis ça arrange tout le monde comme c’est moins cher. Du coup, on m’incite à continuer de cette manière. Monter un répertoire avec des musiciens, ça coûte très cher parce qu’il faut payer les répétitions, et après il faut plus de places dans le bus, à l’hôtel, plus de cachet etc. C’est vrai que c’est plus lourd à gérer…

En concert solo (et sur le dvd), tu joues virtuellement avec Albin de la Simone, est-ce que tu l’as vu en concert ?
Je ne l’ai pas vu sur scène mais J’aime beaucoup son disque, il me bluffe ! Je n’aime pas tout mais il y a vraiment des choses que j’aime beaucoup dessus, des trucs très personnels ! Des choses que je suis incapable de faire. Je suis sûr que ça va marcher !

Sur scène, ne ressens-tu pas une frustration de ne pas avoir les arrangements minutieusement travaillés du disque ?
Non, pas du tout… Les arrangements du disque, que j’aime et que j’assume totalement, sont des hypothèses : je pense qu’une bonne chanson peut être arrangée de 50 ou 100 façons différentes… Sur le disque, c’est ce qui s’est passé à ce moment là, si je l’avais fait le lendemain, ça aurait pu être autre chose, les chansons auraient pu être colorées différemment. J’ai fait deux tournées de 100 concerts avec des musiciens et déjà, on avait changé beaucoup de choses : les tempos, les tonalités etc.

Quel a été le déclic pour te donner envie de composer de la musique ?
Ce n’est pas du tout intellectuel comme déclic, c’est très naturel… Un hasard a fait qu’un clavier (enfin un orgue de salon) s’est retrouvé chez moi quand j’avais 10 ans. Il n’était pas pour moi. C’est devenu un sorte jouet, j’en jouais beaucoup sans prendre de cours. Assez naturellement, tous les jours en sortant de l’école je l’allumais, j’aimais bien. Le premier déclic, c’est ça.

As-tu commencé par des reprises d’artistes que tu appréciais à ce moment là ?
Non, je n’ai jamais fait de reprises, ou alors très rarement. La personne qui m’a donné envie de faire de la musique - mais je m’en suis rendu compte après -, c’est Dick Annegarn que mes parents écoutaient quand j’avais 6 ans, c’est à dire cinq ans avant d’avoir un clavier. Quand je me suis mis à chanter, sans le savoir, je pense que ce sont les souvenirs que j’avais de sa voix qui me donnaient envie de le faire. Je m’en suis aperçu 10 ans plus tard, je suis tombé dessus par hasard et ça m’a paru évident. Sinon, plus consciemment, il y a Etienne Daho. J’aimais beaucoup ses deux premiers disques, j’avais 15 ans et j’étais assez influencé par l’esthétique de ses paroles, son ton. Ce sont des disques que je n’écoute plus vraiment mais que je trouve importants.

Est-ce que tu te sens proche de Matthieu Chédid (alias M) ?
Je me sens proche de lui parce qu’on se connaît depuis 18 ans… Après, musicalement, je pense que je l’ai influencé et qu’il m’influence aussi, même si je ne m’en rends pas compte. Je me sens proche de ce mec là humainement. Musicalement, je ne sais pas.

Ce soir sur scène, tu as repris des chansons de Michel Jonasz et Alain Souchon. Apprécies-tu particulièrement ces artistes ou seulement ces deux chansons ?
Ce sont des artistes que je respecte beaucoup, je n’aime pas la totalité de leurs carrières : je n’aime pas tout Souchon ou tout Jonasz. Mais je trouve fantastiques certaines de leurs chansons. Je ne les chante pas pour dire aux gens « écoutez-les », j'interprète ces chansons parce qu'elles m’ont plues.

Quel regard portes-tu sur tes précédents disques ?
J’assume complément les chansons, à de rares exceptions près (quelques mots dans tel ou tel morceau), d’ailleurs je chante d’anciennes chansons sur scène et j’aurais pu en choisir d’autres. J’ai un problème avec ma voix, ça c’est beaucoup plus subjectif. Sur le ton, sur ce qui ce dégage de la voix, je m’agace… Comme je peux m’agacer sur mon dernier disque 2000 (sur lequel je suis tombé il y a peu de temps), je ne l’avais pas écouté depuis 6 mois. Ça m’a fait hyper bizarre. Je pense que c’est assez naturel pour un chanteur de ne pas assumer ses interprétations passées.

2000 a été salué comme étant ton meilleur album mais tu as déclaré préférer tes premiers enregistrements sur 4 pistes…
Je parlais plutôt de l’état d’esprit dans lequel j’étais quand j’étais amateur dans ma chambre avec mon « quatre pistes ». J’ai l’impression que quand j’étais amateur j’étais plus efficace, je veux rester artisan, amateur. Je ne veux pas me dire qu’il faut que je fasse un disque parce que j’ai un disque à faire. Je veux plutôt me dire : « j’ai envie de faire un disque et j’ai l’occasion de le sortir », ce n’est pas la même démarche. Dans un contexte professionnel, on peut avoir tendance à oublier pourquoi on fait un disque et à perdre le truc de base qui est d’avoir simplement envie d’enregistrer.

C’est pour cela que tu laisses beaucoup de temps entre les albums ?
C’est le temps que je prends naturellement… Là par exemple, j’ai douze nouvelles chansons qui ne sont pas du tout finies mais où j’ai douze thèmes, mélodies, paroles et structures. J'ai douze chantiers qui m’excitent vraiment. Donc, une fois que cette tournée va être terminée à partir du 1er décembre 2003, je vais commencer assez vite à aller plus loin mais je ne sais pas le temps que ça va me prendre avant d'être content des douze chansons. Cela peut prendre six mois pour l’écriture et après il faut encore arranger, trouver les bonnes personnes…

La maison de disques te laisse plutôt libre de prendre le temps que tu veux ?
J’ai changé de maison de disques juste avant 2000, j’avais déjà plus ou moins produit le disque et je leur ai vendu. Donc je n’ai pas été confronté à une période d’enregistrement avec tôt Ou tard. C’est une maison de disques très chaleureuse, très humaine, donc il n’y a aura pas de soucis. Et puis moi, je n’ai pas envie de prendre trois ans : c’est beaucoup de souffrance. J’ai le fantasme de faire un disque en une semaine, ça arrivera peut être un jour !

Comment te sens-tu à l’intérieur de tôt Ou tard, quels sont tes rapports avec les autres artistes, comme Vincent Delerm par exemple ?
Le patron, Vincent Frèrebreau, est très attaché aux relations humaines, donc on se croise lors des dîners chez lui. Mais ce n’est pas du tout show biz, frime ou mondain, c’est très cool, très chaleureux. Vincent Delerm, c’est un mec super que j’ai croisé plusieurs fois sur des festivals. Je ne le connaissais pas il y a un an et maintenant on est vraiment copains. Il y a certains trucs qu’il fait que j’aime bien mais je n’aime pas tout ce qu’il fait. Thomas Fersen, je n’aime pas ce qu’il fait mais c’est un mec bien, on se croise aussi. Je n’aime pas tout ce qu’il y a sur tôt Ou tard mais au moins ce sont de vrais artistes.

As-tu une méthode particulière pour obtenir ce côté original dans tes chansons ?
Aujourd’hui, je me dis qu’une bonne chanson, ce n’est pas une chanson qu’on cherche mais une chanson qui tombe du ciel. Je suis donc toujours disposé à capturer un truc qui arrive, j’ai toujours une guitare et un dictaphone à portée de main. Assez régulièrement, je joue de la guitare et il y a une truc qui vient, un thème… Cette matière-là en général, c’est une suite d’accords avec une mélodie et des paroles, ce n’est jamais un titre complet. Ça peut être un truc du genre « ondulé… ». Je ne sais pas du tout ce que je veux dire, je ne pars jamais d’une feuille banche, je ne cherche jamais un sujet à aborder. C’est une matière qui arrive et qui m’évoque quelque chose et après je développe avec le même ton et la même esthétique que ce qui vient d’arriver. Par exemple, pour la chanson Las Vegas, la première phrase qui m'est venue c’est « sur la route qui mène à Vegas », un truc un peu country avec une mélodie. Donc là, je peux raconter plein de trucs, et d’un seul coup, assez naturellement, j’ai associé Las Vegas à un mariage (on peut se marier là bas en 24 heures), et puis j’ai eu envie de parler d’un truc que se serait mal passé, je ne sais pas pourquoi. Je ne me suis jamais marié mais cette sensation d’en faire un peu trop et au bout de quinze jours, c’est fini, je la connais. La première idée m’évoque un sentiment par lequel je suis passé et après je m’attelle à cette matière là, à ce décor qui arrive.

Comment décrirais-tu ta musique en quelques mots ?
Quand les gens ne connaissent pas du tout, je dis que c’est plutôt calme, poétique et mélodique…

Peux-tu évoquer le dvd qui vient de sortir et ton travail sur les vidéos présentes dans le spectacle ?
Oui, tout ce que tu as vu ce soir, c’est moi qui l’ai fait. A part le rocher mais j’ai eu l’idée de le faire et j’ai amené des galets que j’avais trouvés. Les vidéos je les ai faites moi-même… Le dvd, j’en suis très content. Comme je suis satisfait de ce spectacle, je voulais qu’il y ait un document de qualité qui existe. Il y a un bonus sur lequel j’ai passé beaucoup de temps mais sur lequel on a mal communiqué donc personne ne le voit : j’ai réorchestré le concert en studio. Je suis parti des versions du concert et j’ai rajouté des basses, des claviers, des chœurs, en gros, ce que j’entends quand je chante. Donc quand on a le dvd, on peut voir le concert tel qu’il a été joué et en bonus, avec les mêmes images en 16 mm, une bande son postproduite. C’est un dvd sur lequel je me suis beaucoup investi et dont je suis hyper fier, autant qu’un album.

Travailler sur une bande son pour le cinéma, ça te dirait ?
Je ne sais pas si j’en suis capable, pour ne l’avoir jamais fait. Par contre, l’idée d’écrire un film, ça m’excite complètement. Inventer une histoire, la découper, j’adorerais ! J’espère que je me donnerai les moyens de le faire, un jour. Je suis cinéphile et j’adorerais vraiment écrire pour le cinéma.

Que penses-tu du piratage avec les mp3 et du copy controlled sur les disques ?
Mon disque n’est pas copy controlled. Je n’en veux pas du tout aux mecs qui copient car on leur vend des trucs pour copier... Il faut plutôt en vouloir aux industriels, ils devraient se mettre d’accord car c’est un vrai fléau et un problème. Je pense que j’ai vendu moins de disques à cause de ça. Il y a souvent des gens qui viennent me voir pour faire signer un disque copié… Et d’un seul coup, ils réalisent et ils rougissent, ça arrive très régulièrement. Des gens me disent qu’ils ont découverts ma musique sur Kazaa ou je ne sais quoi. Ça me met dans une position délicate : ça me fait plaisir qu’ils aient envie d’écouter mes chansons mais ça m’empêche de vivre s’ils le font de cette manière…

Comment ton goût pour le reggae s’est-il développé ?
Mon père était mélomane, il écoutait beaucoup de reggae, entre autres. J’ai donc été bercé par le reggae à l’époque où ça se passait, fin 70.

Je crois que tu voyages souvent en Afrique, quels rapports as-tu avec ce continent ?
Ce n’est pas systématique mais je voyage beaucoup en général, au moins deux mois par an. Cela fait déjà quinze ans que je fais ça, je connais donc pas mal d'endroits. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai un rapport très passionnel avec le continent africain. Pour finaliser l’écriture d’une chanson, il me faut un travail de concentration, une espèce de retraite où je m’accorde du temps uniquement pour ça… J’ai souvent fait ça en voyage et plus particulièrement en Afrique.

As-tu écouté le travail de Damon Albarn du groupe Blur avec des musiciens du Mali ? Serais-tu tenté par une expérience de ce type ?
Non, je n’ai pas écouté… Je suis très ému par la musique africaine, j’en écoute beaucoup. Par contre, je suis très maladroit quand il s’agit de rencontrer des musiciens, de faire des collaborations. C’est un truc que je gère mal humainement, j’ai toujours trouvé ça compliqué. Je pense que c’est un fantasme mais je n’ai jamais osé le faire. Je serais contre le fait de faire un truc genre « Mathieu mixe », un peu cliché, coloré. Je pense qu’il y assurément moyen d’intégrer des musiciens et des personnalités africaines dans ma musique mais je n’aimerais pas non plus que ça fasse métissé, un peu world…

As-tu entendu parler de Gerald Genty, un jeune chanteur qui évolue dans un univers très proche du tien ? Je l’ai vu en show-case à la Coopérative de Mai, la ressemblance est saisissante…
Oui, je l’ai croisé, il n’y a pas longtemps. Il vient de Bordeaux où j’ai fait un concert il y a quatre ou cinq ans. Il était venu me donner un disque à la fin, comme ça m’arrive assez souvent. J’écoute les disques mais je peux les écouter un an après. Donc je les garde et parfois un soir, j’en écoute un. Sur la pochette de son disque, il y avait une plage, il était en maillot de bain et il regardait la mer avec une planche de surf à la main. Le titre de l’album c’était Humble héros. Pendant 15 jours, le CD est resté posé chez moi et puis j’ai compris le jeu de mot, j’ai trouvé ça hyper drôle. J’ai écouté et j’ai trouvé ça assez fin. Je ne l’ai pas appelé, c’était un an après…

C’est plutôt flatteur j’imagine que quelqu’un s’inspire de toi et que ça lui donne envie d’écrire des chansons ?
Oui, complètement, mais je n’ai pas cette prétention non plus, je ne pense pas que ça soit complément le cas ! Mais l’idée d’avoir de l’influence ou d’être une référence, ça fait forcément plaisir : par exemple quand je lis dans une critique « c’est entre Boogaerts et machin ».

Tu as ton propre studio pour enregistrer. Pourrais-tu produire des artistes dans ton studio ou aider des gens à enregistrer ?
Je n’aime pas le terme « aider » parce que ce n’est pas ma vocation de chercher des talents, je n’ai pas ce désir-là. Par contre, collaborer avec d’autres gens, ça je pense que je saurai le faire. On ne me l’a jamais vraiment proposé et je n’ai pas envie de postuler. Si on me le propose, il faudra que ça me plaise beaucoup pour le faire. En aucun cas, je n’ai envie de trahir la musique, c’est un truc que j’ai toujours beaucoup respecté. Je n’ai pas envie de faire des compromis, donc si jamais on me propose quelqu’un de connu mais que je n’aime pas beaucoup, je ne le ferais pas… Enfin, j’espère… J’aurais peur de salir le truc et je veux rester vraiment pur. »

Si la tournée de Mathieu Boogaerts est (malheureusement) terminée, vous pouvez revivre ces moments à part avec son premier dvd 2002 en concert « solo », une façon agréable de patienter avant d’avoir des nouvelles fraîches…

www.mathieuboogaerts.com
www.totoutard.com

auteur : Pierre Andrieu - pierre@foutraque.com
interview publiée le 21/11/2003

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