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Mano Solo

Le Studio Bleu, Paris Xème
lundi 27 septembre 2004

Il était Solo, le voilà Soleil ! Mano Solo l’écorché vif, le haineux, le passionné, a cessé l’histoire de 13 titres de cracher son venin ! 
Les animals, son dernier album, met de côté son rock rageur, cédant la place à une mélodie plus douce et rythmée. « On aurait dit une image de pub, une de celles qui font croire au bonheur »… le petit chemin qu’a accompli le « catalogué malade » du rock français a du connaitre bien des étapes avant de pouvoir tirer un trait musical sur ses « années sombres ». Tous ces titres il y reviendra sûrement avec une certaine tendresse envers le personnage qu’il était.
Aujourd’hui tout le monde peut aimer Mano, on pourrait même passer Les animals en soirée, sans pour autant se payer une grosse boule au ventre à la fois douloureuse et grisante. Ses fans l’aimaient triste, seul et souffrant, ils peuvent depuis l’album Dehors lui prouver leur amour pour son énergie et ses éclats de rires. Une belle claque pour tous ceux qui l’aimaient pour de mauvaises raisons, « les boulets de la vie », les aigris, « tous ces fous qui font des grimaces ».
Le sourire aux lèvres, enfoncé dans le canapé de son studio de répétition, l’artiste évoque son évolution musicale, ses envies de passage radio, son « amour » pour Juliette Greco… Bref, un programme assez inattendu sûrement encouragé par ses rencontres musicales avec les « Karpatt ». Le petit Mano évolue aujourd’hui dans un monde toujours aussi hostile mais ce sont des aventures toutes tendres qui l’attendent au coin de la rue, celles de la capitale qui est la toile de fond de ce nouvel album bourré de chaleur et de positivité.

Quand as-tu commencé à travailler sur l’album ?
Je l’ai écrit il y a un an. J’ai ensuite passé du temps à faire les maquettes avec Alain Pewzner, les musiciens ont fait le reste, en jouant ce que je voulais qu’ils jouent. Et là, c’est vraiment un album de Mano Solo.

Pourquoi ce titre, Les animals ?
Les animals, ça me vient d’un tableau que je voudrais peindre si je peignais… Je nous vois tous avec notre micro, en plein dans l’époque que nous avait prédit Andy Warhol, où chacun a son quart d’heure de gloire. Les « Stars Ac' » ou autre, tout d’un coup, t’es devant des millions de personnes. Finalement tout le monde a son micro, mais personne n'écoute ce qui en sort. Je nous vois un peu comme si on était debout sur le trottoir, dans la suie, la tempête, en train de hurler notre vérité, notre discours, mais on est tellement plein à hurler les uns à coté des autres que personne ne s’écoute finalement. C’est un peu aussi toutes ces soirées qu’on peut passer avec plein de gens mais où on ne communique pas : tout le monde donne son avis, sans qu’il n'y ait de dialogue autour des contradictions. On est tellement des animaux sociaux, mais on se sent tellement seul qu’en fait on est pas des animaux, on est des animals, on reste au singulier, malgré le fait qu’on soit plusieurs, un troupeau d’animaux au singulier.

Ça ne t’arrive jamais de ne pas écouter les gens ?
Certainement, je me vois au milieu des autres avec ma grande vérité, mon micro pareil, sauf que moi il y a des gens qui m’écoutent parce que c’est mon métier, mais finalement c’est valable pour moi, on est tous comme ça de plus en plus, surtout les parisiens en tout cas.

On voit Paris en toile tout au long de ton album, tu es vraiment parisien ?
Je suis un parisien de la vie, je suis pas né à Paris, je suis né en Champagne. J’ai grandi en banlieue et j’habite à Paris depuis que j’ai 16 ans. C’est simplement la ville où je vis, mais sans « nationalisme », comme pourraient avoir les mecs de Iam avec Marseille. C’est juste que c’est là que ça se passe. C’est aussi un mythe pour le monde entier, mais il n’y a pas deux personnes pour qui ça veut dire la même chose. On a chacun notre Paris, c’est une ouverture comme mot, c’est un fantasme qui n'évoque pas la même chose pour tout le monde. Il y en a qui vont penser à Edith Piaf, d’autres à Chirac… C’est un lieu ouvert, de fantasme, c’est là que se passent mes histoires parce qu’il faut bien qu’elles se passent quelque part. Finalement, j’ai pas un amour particulier pour Paris, je suis peut être un chanteur régional mais pas nationaliste.
J’ai habité à Bordeaux, Lyon, Toulouse, mais c’est vrai qu’il n'y a qu’à Paris que j’ai l’impression de rentrer chez moi. Je m’emmerde comme ailleurs, mais c’est là que j’ai l’impression d’être présent.

Si on te dit que ton album est différent des autres, tu es d’accord avec ça ?
Il évolue… Moi, ceux que j’aime, c’est des mecs comme Bowie ou Tom Waits, qui n’ont pas souvent fait deux fois le même album, ou un mec comme Higelin qui a vachement évolué aussi. Le problème des chanteurs français, c’est qu’ils font un tube et qu'ils s’accrochent toujours à faire la même chose pour que les gens les identifient. Moi, j’ai pas ce problème là : je m’en fous, j’ai jamais fait de tubes en plus.
Aujourd’hui c’est un peu plus électrique, un peu plus pêchu mais si tu regardes dans mes anciens albums, il y avait déjà pas mal de choses différentes, des valses, du swing, des trucs africains. Le mélange que je fais aujourd’hui, il n’est pas nouveau dans mon répertoire. C’est juste la production qui est différente, c’est le son, la manière de jouer. C’est moins sec qu’avant, où je supportais pas qu’on foute une réverbe quelque part, ou j’aurais pas supporté un clavier, j’étais un peu puriste.
J’ai plus envie de faire des trucs qui ont la patate pour faire danser les gens. Ça a changé dans la façon d’amener la chose, mais sans que ça ne change vraiment non plus, enfin, je crois pas. Je me suis jamais dit : « Bon, je vais faire un truc radicalement différent »… Dans cet album, il y a plus de percus que d’habitude, mais c’est pas une réflexion, c’est une envie. J’ai envie de faire des concerts qui bougent !

Cette envie de changement, elle a été jusqu’à reprendre d'anciens titres différemment ?
Le titre Barrio Barbes, c’est à cause de Balbino, le guitariste. Il aimait bien cette chanson, mais voulait la faire autrement. J’ai dit « Allons-y » !

Je voulais parler de Mais moi j’y crois, c’est une chanson qui s’appelait Il paraît que l’amour en 1991, elle était plus axée sur le coté dangereux des passions, alors que la reprise évoque aujourd’hui plus l’espoir qu’on peut ressentir face aux sentiments ?
Oui, c’est vrai, j’avais même pas remarqué. C’est parce que je me sens plus comme ça, aujourd’hui, certainement. T’as raison, je l’ai pas sortie de la même manière, et aujourd’hui elle veut pas dire la même chose qu’avant. Mais c’est une vieille chanson, aujourd’hui elle a vraiment changé de sens par l’interprétation. Elle est moins rageuse…

Quel regard portes-tu sur ton album ?
C’est une bonne récréation, je suis content parce que ça me ressemble. Ça m’énerve aussi parce que il y a plein de trucs que je referais bien maintenant, des choses que je trouve un peu faibles. Mais finalement je m'y retrouve, ça me fait marrer. Il y a des morceaux que j’ai faits chez moi : ce disque il est bricolé, mais d’une façon libre. Des morceaux comme Les rêves du cœur, c’est un morceaux qui a évolué, La Suie aussi, on n'a laissé que deux guitares avec des cuivres au loin. Tout ça, ce sont des choses qu’on a fait en se marrant, en cours de route. Bien qu’on ait passé 6 mois en studio, on a tout changé le dernier jour . Cet album, il est pas « cul serré », je l’aime bien, il est ouvert… C’est aussi une bonne remise en selle, je renouvelle mon répertoire parce que j’en avais marre de chanter les mêmes chansons. Même le dernier album, Dehors, n’avait pas amené assez de chansons pour faire tout un concert différent. Donc là, maintenant, avec Dehors et Les animals, je vais enfin pouvoir faire les concerts que je veux, avec des airs plus pêchus.

Tu ne chanteras donc plus d'anciennes chansons ?
Si, si ! J'aime bien mes chansons d’avant, mais les chanter comme ça, chaque jour, ça rime à rien, ce sont des chansons où faut y croire. Je suis pas dans le même feeling, dans une fixation de la fatalité. Je suis pas dans le blues. Je vais pas me forcer à chanter des chansons tristes alors que je suis de bonne humeur. Mes chansons, c’est comme des pièces de théâtre : il faut habiter le personnage. Sinon, moi je me demande ce que je fous là, sur scène, à débiter une chanson que je connais par cœur simplement parce que je la connais par cœur.
Si c’est une chanson vraiment triste que j’ai pu écrire à un moment triste, il faut au minimum une tendresse envers le personnage qui a écrit cette chanson, envers ce que j’ai pu être, que je sois complice avec ce que j’ai pu être et ça, c’est pas sur commande. T’as pas forcément envie de te replonger dans un vécu… Les chansons de Je sais pas trop, je ne les fais plus.

Dans le registre de tes anciennes chanson, il y a Janvier qui parle de ton rapport avec le public, aujourd’hui comment tu le ressens ?
Tu vois, celle là je la chante plus, et en même temps elle est d’actualité : la presse la chante pour moi. Quand tu vois la dernière chronique de Libé, j’ai raison quand je dis que les gens m’aiment parce que je suis triste ou que je meurs à leur place. Il y a une partie des gens qui m’aiment pour des mauvaises raisons. Aujourd’hui je veux plus le dire en chanson, je le dénonce. Si les gens m’aiment ou me respectent parce que je suis un type malade, je vois vraiment pas l’intérêt. Si c’est ça mon public, j’en veux pas, mais je pense pas que ce soit ça. C’est vraiment pas ça que les gens m’écrivent. Apparemment ils en ont rien à foutre que je sois malade. Ils me respectent parce que je suis un artiste, que j’ai des ressources et une patate d’enfer, je leur fous la pêche, c’est tout.
Aujourd’hui, je suis un rocker qui ne fait pas du rock. Au départ, j’étais là pour provoquer, faire un choc, aujourd’hui c’est différent, je suis un chanteur comme les autres. Surtout cet album, puisqu’il y avait des chansons écrites pour Juliette Greco : j’ai essayé de faire des choses universelles qui pourraient être chantées par une bonne femme de 75 ans.
Ça a donné Botzaris, Paris avance, Animals, Je n’y peux rien et même Du vent ! Sauf que c’était moins agressif sur Sarkozy
Enfin j’ai essayé de faire quelque chose de bien et puis c’est intéressant, il n'y a pas à se foutre de la gueule de Juliette Greco. Je voyais par là aussi l’occasion de me « dé-ghettoiser », de montrer aux gens que j’étais capable de faire autre chose que ce qu’ils croyaient, c’est à dire des choses axées sur la maladie. Ça fait longtemps que ça me fait chier, tu dis « Mano Solo », on te répond : « Ah ouais le mec qui a le SIDA » et point. Ça, je le vois dans chaque article, c’est vraiment un truc de la presse... Sinon, c’est un courrier sur cent qui s’adresse à moi comme ça, en me disant « Courage, je sais que t’es malade mais va jusqu’au bout… », des conneries comme ça, des gens qui veulent me soutenir… Souvent je leur réponds, je les insulte « Va te faire foutre, eh, toi, avec ta ménopause ! ». Ils ne comprennent pas, ne s’attendent pas à ce que je réponde de manière super agressive. Un chanteur, en général, ça doit être gentil…

Que penses-tu des chanteurs français d’aujourd’hui, comme Bénabar ou Sanseverino ?
J’en pense qu’ils sont bien mignons… Dans le sens où ce qu’ils font, ils le font bien , mais ça a pas vraiment d’âme, ils sont pas désagréables, mais ça casse pas des briques. J’aime pas dire ça parce que c’est con et prétentieux, mais moi ça me touche pas, c’est de la variété. Il y a un truc aussi qui m’énerve : pourquoi ceux qui font du jazz font toujours les rigolos ? Comme si sur du jazz on devait chanter des choses qui n’ont pas d’importance, ou des choses dites avec humour. Même si c’est important on va le dire avec humour, au second degré, gentiment. Sanseverino, sa musique elle est vachement bien, sauf que ce qu’il raconte dessus on en a rien à foutre ! C’est dommage… Ce qui m’énerve un peu dans la nouvelle vague des chanteurs, c’est l’humilité dans le chant. Ils chuchotent plus qu’autre chose, comme s'ils ne voulaient pas chanter. Surtout ne rien dévoiler… Pour moi, ce sont des gens qui ne chantent pas, ça m’emmerde, j’écoute pas, je m’en fous de leurs histoires, elles m’interpellent pas et leur voix non plus. Delerm, Mickey 3D, il y a un bout de temps qu’on en a des comme ça. Chaque année, France Inter nous en dégotte un, un petit chanteur français qui chante tout doucement sur des petites musiques, avec peu d’orchestration, en faisant des trucs qui mangent pas de pain, de petites chansonnettes…

Qu’est ce que tu écoutes, toi ?
Moi, je suis finalement vachement vieux jeu, j’écoute les mêmes trucs que j’écoutais quand j’étais gamin. Du reggae, du rock, du punk, du flamenco, de la musique arabe, je suis pas tellement dans l’actualité de la musique…

En ce moment personne ne t’inspire ?
Mmm… Si, il y a Antonin, mais c’est plutôt un type qui a besoin de mûrir, il est super jeune mais il a un super beau répertoire. C’est un mec intéressant, il a une belle écriture en tout cas, maintenant il faut qu’il chante un peu… un peu mieux en fait, même si c’est pas grave, j’ai jamais bien chanté moi…
C’est comme les Karpatt, j’aime bien c’est un univers à la « Sempé » : le petit Nicolas, il lui arrive des misères, mais dans un monde super tendre. C'est pour ça que j’aime bien les histoires des Karpatt : c’est tendre, un peu naïf, pas macho du tout. J’aime bien jouer avec eux, c’est autant une histoire de cœur que de chansons, d’univers culturel…

Ils vont faire la première partie de la tournée ?
Oui, pratiquement tous les concerts partagés avec Balbino. On a fait un concert en Champagne, c’était pas mal, mais la tournée démarre le 7 à Bruxelles. J’ai hâte d’y être, mais j’ai la voix qui pète de temps en temps, ça m’inquiète…

Et l’Olympia ?
Ben je crois qu’il y a plus de places, j’attends ça avec impatience. Ca va être le vrai démarrage de l’album, mais j’aimerais bien passer à la radio, être « dé-ghettoisé». Les radios ne passent rien : regarde Louise attaque, elles ont attendu qu’ils vendent 1 million d’albums avant de les passer. Quand ils ont pas envie, ils ont pas envie, pour eux ça rentre pas dans leur grille, ils savent pas où mettre ça entre deux titres de variété qui passent toute la journée, et ça, moi j’en ai marre !

Mano Solo - Les animals (East West / Warner) - déjà dans les bacs

www.manosolo.net/

auteur : Florian Brunet - florian@foutraque.com
interview publiée le 04/10/2004

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