23/02/2020  |  5313 chroniques, 171 interviews sur foutraque  |  dernière mise à jour le 22/02/2020 à 15:55:31
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Belle and Sebastian

Paris, Bataclan
5 mai 2006

Début mai, entre deux week-ends prolongés, les Ecossais de Belle and Sebastian sont à Paris pour défendre leur prodigieux septième album, The Life Pursuit. Au programme : une Black Session et deux concerts au Bataclan. Déjà ravi d’assister à l'un de ces concerts, j’apprends en début de semaine que le groupe (ou plutôt leur distributeur PIAS) consent à nous accorder une interview. Passée l’euphorie de la nouvelle, un début de trac m’envahit. Mon écossais va-t-il être à la hauteur ? Vais-je me liquéfier face à mes amis imaginaires préférés ? Et mon devoir critique dans tout ça ? J’ai peur de faire ma Claire Chazal.
Pour compenser mes lacunes au niveau du preterit, je peux compter sur l’aide indispensable d’une traductrice de choix avec Maureen, une amie écossaise. La rencontre se passe dans une minuscule loge du Bataclan. L’attaché de presse au tee-shirt Sons and Daughters nous conduit à Mike Cooke et Bobby Kildea, respectivement trompettiste et guitariste du groupe. Détendus et souriants, ils ne manquent pas de demander à Maureen son quartier d’origine à Glasgow, puis nous proposent des rafraîchissements. Je branche ce fidèle magnétophone bleu fluo emprunté à mon meilleur pote en 1999. La discussion durera trente minutes – montre en main – entre trois Ecossais et un Toulousain qui suit comme il peut.

Foutraque : Après quelques concerts, comment sentez-vous les nouvelles chansons ? Quelle est la réaction du public ?
Mike Cooke : Cela se passe très bien actuellement. C’est toujours très sympa quand les gens reconnaissent les chansons. En fait, ça fait quelque temps que l’on joue les chansons du nouvel album, depuis la tournée britannique, c’est toujours mieux quand le public a déjà entendu les chansons.
Bob Kildea : Et puis on a enregistré l’album de façon live. C’est sympa quand le public commence à crier sur les nouvelles chansons, et pas uniquement sur les vieilles.

Sur scène le groupe semble plus confiant qu’à ses débuts ?
Mike : Oui, tout le groupe se sent plus à l’aise. Mais c’est d’abord frappant avec Stuart (ndlr : Murdoch, le leader du groupe), parce que lui a vraiment changé. Son personnage sur scène s’est métamorphosé, c’est le jour et la nuit. A nos débuts, il parlait et chantait très doucement. Il était planté à gratouiller sa guitare, et maintenant c’est devenu une « bête de scène », il faut le faire descendre des enceintes. Il saute dans la foule. Il a bien changé. Il est devenu imprévisible.

C’est devenu une véritable pop-star.
Mike : Maintenant il assure le spectacle. Il nous divertit, nous autant que le public. (ndlr : le guitariste Stevie Jackson est pas mal aussi dans le genre lunaire !).

Et le reste du groupe se sent aussi plus confiant ?
Mike : Oui, c’est grâce à l’habitude et l’expérience. Parce qu’au début on avait du mal à se souvenir des chansons. Le groupe ne répétait pas vraiment. Je me demandais : « Est-ce que c’est maintenant que je glisse mon solo de trompette ou est-ce au prochain couplet ? ». On était un peu comme des musiciens des rues. On s’est amélioré. Heureusement.

Penses-tu quand devenant plus pro le groupe a perdu une partie de cette fragilité qui pouvait faire son charme ?
Mike : Lors de nos premiers concerts nous étions plus fragiles et chaotiques. C’était peut-être touchant, mais ça comportait ses désavantages. Moi je me souviens d’un concert ou il y avait un trou de sept minutes entre deux chansons. La contrebasse s’était cassée, personne n’était foutu de la réparer. Déjà que les trous habituels entre les chansons étaient assez longs ! Je crois qu’il ne faut pas trop pousser avec la patience du public. Maintenant je ne dirais pas que l’on est devenu plus lisses. Moins approximatifs, c’est certain.
Bobby : A force de faire des concerts, ça finit par rentrer.

Depuis ton arrivée, Bobby, le groupe fait des chansons moins mélancoliques, y es-tu pour quelque chose ?
Mike : L’avoir à nos côtés doit nous rendre plus heureux.
Bobby : Je ne sais pas trop quoi dire. Ecrire des chansons est un effort collectif, nous amenons tous nos idées. Alors que dans le passé Stuart aurait déjà tout planifié. Et puis, je ne sais si j’ai une nature plus joyeuse que les autres. Moi aussi, j’ai mes journées mélancoliques.
Mike : Cela a plus à voir avec la santé de Stuart. En ce moment, il est en forme et donc heureux. Ce qui n’avait pas toujours été le cas. Je pense que ça rejaillit sur le groupe.
Bobby : Tout le monde s’entend bien. Ce qui n’a pas toujours été le cas.

Et tout le monde s’implique dans l’écriture ?
Bobby : Pas mal pour le nouveau disque. Nous avions notre nouveau studio de répétition à Glasgow. Mick s’est chargé de sa conception. On y a enregistré toutes nos idées. Les idées des uns déclenchaient celles des autres, à la fin de la semaine on mettait tous sur un disque que l’on ramenait à la maison. Le lundi, chacun revenait avec de nouvelles pistes, alors que par le passé Stuart aurait déjà décrété comme devait sonner la batterie, la basse ou la trompette. Maintenant c’est devenu plus collectif.

Bobby, qu’elle image avait-tu du groupe avant de le rejoindre ?
Bobby : Nous étions tous copains avant que Belle and Sebastian ne commence. J’ai habité un appartement où Sarah (ndlr : la violoncelliste du groupe) avait vécu auparavant. On s’est connus dans divers groupes. On était tous dans le même cercle d’amis. Donc il n’y avait pas de mystère pour moi. Je savais exactement comment tout le monde était.

Mick, Stuart a mentionné dans une interview que tu prétendais ne pas aimer Los Angeles, mais lorsqu’il a écouté le disque il n’avait pas cette impression ?
Mike : A vrai dire, je n’ai pas trop aimé la session d’enregistrement. C’était dû au lieu où nous étions, au centre d’Hollywood. J’ai trouvé que c’était un trou paumé. La seconde fois où nous somme retournés à LA, ma vision a changé. Nous étions plus à l’ouest, un endroit sympa où nous pouvions marcher. Alors que d’habitude à LA, tu ne peux pas te promener. Il faut toujours prendre la voiture. Mais cette ville reste juste une vague étendue.

Vous avez passé pas mal de temps avec Robbie Williams, vous avez même joué au foot avec lui ?
Mike : Stuart et Chris (le clavier) ont joué plusieurs fois avec lui le dimanche dans sa villa à Los Angeles. Il y avait un message sur notre site web qui disait : « J’ai entendu dire que vous étiez à LA, si vous voulez faire un foot, venez sur mon terrain privé. » Signé : « Robbie Williams, ancien Take That ». Et il a rajouté: « Si vous ne croyez pas que c’est vraiment moi, écrivez à mon manager ! » Notre manager s’est renseigné et c’était vrai.
Bobby : Cela doit être parce que l’on a déjà un certain âge qu’il a précisé : « ancien Take That ».

Est-ce vous pensez avoir touché un public différent avec The Life Pursuit ?
Bobby : Je pense que c’est déjà fait. Nous étions dernièrement aux Etats-Unis pendant cinq semaines. Lors dernière tournée là-bas il y a quatre ans, il y avait des fans qui achetaient plusieurs tickets pour le même concert et malgré ça les concerts n’étaient pas complets. Mais là c’était totalement nouveau. Il y avait un nouveau public, ce qui nous a donné un véritable coup de fouet. On ne savait pas à quoi s’attendre. Par ailleurs, j’ai aussi des amis qui n’aimaient pas le groupe mais qui adorent le nouveau disque.
Mike : On vient d’être inclus sur une compilation de tubes en Angleterre avec Funny Little Frog aux côtés de Morrissey, Charlotte Church ou James Blunt.

J’ai des amis qui se sont mis à vous apprécier à partir de Dear Catastrophe Waitress. Avant, ils vous trouvaient trop gentillets.
Bobby : Oui, nous avons noté ce changement. Comme je le disais, certains de mes amis trouvaient le groupe un peu mollasson, leur enthousiasme pour le nouveau disque a été très positif. En ce moment, je trouve finalement que Tigermilk (ndlr : leur premier album) a un son assez produit. J’aime vraiment ce son. Je trouve que ce sont les disques suivants qui ne sont pas vraiment à la hauteur au niveau du son (…) Nous sommes tous satisfaits de la production du nouveau disque et du travail de Tony Hoffer.
Mike : Même Bobby Gillespie de Primal Scream a dit du bien de The Life Pursuit.

Est-ce que vous partagez les mêmes obsessions musicales que Stuart ? Je pense aux Smiths ou à Felt par exemple ?
Bobby : En fait, dans sa jeunesse, Stuart a eu une période rock et métal genre ACDC, Rainbow et des trucs dans le genre.
Mike : Moi je n’aime pas vraiment les disques des Smiths, et Felt ce n’est pas vraiment ma tasse de thé. Je préfère Led Zeppelin, la musique brésilienne et le ska. Tout le monde dans le groupe a son style musical. En plus des Smiths ou Felt, Stuart adore la soul et la pop française. Si on a des goûts différents, on se rejoint quand même sur certaines choses.

Et toi Bobby tu as un penchant pour le métal aussi ?
Bobby : Plus maintenant, j’ai grandi ! Mais c’était un point commun entre Stuart et moi. De mon côté, je préfère le reggae, le vieux rock’n’roll et bien sûr Led Zeppelin. Ce que je n’aimait pas chez les Smiths en fait, c’est le cliché autour du groupe. Le côté intello.

Sur The Life Pursuit, y-a-t-il des chansons que vous aimez particulièrement ?
Mike : J’adore jouer Sukie in The graveyard.
Bobby: Je les aime toutes, mais il y en a certaines que je préfère jouer en live comme We are the sleepyheads et Sukie in the graveyard également. On les joue chaque soir d’ailleurs. Mornington crescent est un titre que l’on joue moins souvent, mais j’ai un petit faible pour lui, parce qu’il a été conçu de façon live, les parties vocales notamment. J’ai toujours un petit frisson quand on le joue.

Stuart a dit qu’il était fan de ton solo de guitare dans We’re the sleepyheads.
Bobby : J’ai essayé d’en faire un. Il était basé sur une chanson des Isley Brothers (il entonne Who’s that lady). C’est un son de guitare fluide, je l’avais dans la tête mais il m’a fallu deux mois pour être capable de le jouer.

J’ai l’impression que Stuart est plus confiant dans son écriture. Cela a eu des conséquences dans le groupe ?
Mike : C’est vrai depuis le troisième album (The Boy with the arab Strap) et ça se confirme toujours plus à chaque album.
Bobby : Parfois Stuart amène une chanson qu’il faut jouer d’une certaine façon, mais la façon dont le groupe a de l’interpréter la modifie. Il y a une chanson sur l’album qui devait sonner comme une ballade bucolique, mais qui a fini par devenir une chanson Motown.

Tu as parlé de votre single sur cette compilation. Est-ce important pour vous d’avoir un plus large public ?
Bobby : Je crois que l’on se considère comme un groupe de pop. Lorsque l'on enregistre un disque, on voudrait qu'un maximum de gens l’écoute. On ne veut pas se cacher sous notre rocher. Je ne sais pas si c’est important d’être sur une compilation. L’industrie du disque a tellement changé. Les singles ne veulent plus rien dire. La notion d’objet a changé aussi. Je viens pour la première fois d’acheter un ordinateur. J’ai mis mes disques sous iTunes, pendant que je le faisais, j’étais dans mon salon entouré de tous ces disques et d’un mur de vinyles et je me disais « Si j’étais un gamin aujourd’hui, je me serais pas donné la peine d’acheter tout ça. » Le temps où un single pouvait rester numéro 1 pendant quinze semaines n’existe plus. Le single est devenu un outil promotionnel pour un album de nos jours.
Mike : Ce n’est plus très important d’avoir une chanson dans le top 20 ou 10. Personne ne sait qui y est. Ca ne veut rien dire, sauf si tu es numéro 1. On se demande pourquoi on fait encore des singles.

Votre passage à Top of the Pops pour Legal Man, c’était un drôle de moment ?
Mike : Oui, à l’époque cette émission représentait encore quelque chose.

Quelle est votre relation avec le public français ? En France, nous avons un faible pour les outsiders comme vous ?
Bobby : Dur à dire. On n’y a pas joué depuis longtemps (deux ans en fait) et je suppose que l’on verra ce soir la réaction du public. Mais on ne reçoit pas beaucoup de mails venant de France sur notre site web.

Dix ans après le festival Bowlie, vous avez organisé un festival dans le sud de Glasgow.
Mike : Oui, c’était dimanche dernier. C’était un plaisir personnel, nous avions fait booker les groupes et les DJ. C’était comme un mini Bowlie. Il y avait The Concretes, David Holmes, The Pastels, Bob Stanley, Jerry Dammers plus des groupes mods. Il y avait en parallèle des films et des expos. C’était cool.

Les trente minutes se sont déjà évaporées. Mike me demande des détails sur Foutraque et nous souhaite bonne chance pour la suite. Puis il rejoint la scène pour la balance du concert du soir. De mon côté, j’écoute la cassette et je note : « Investir dans matériel pour la prochaine interview. Là, tu passes vraiment pour un journaliste de France-Soir. »

Encore un grand merci à Maureen Healy.

www.belleandsebastian.com
www.jeepster.co.uk/belleandsebastian/
www.pias.fr

auteur : Alexandre Pedro - pedro.alexandre@wanadoo.fr
interview publiée le 17/05/2006

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